![]() "Les beaux sons, à la fois proches et lointains, des cloches qui s’entrelacent, dessinent ce vaste espace où je me sens chez moi." Certes, on objectera qu’il ne s’agit pas de jazz. Pourtant, Szabados, improvisateur de haute volée, s’est déjà produit en concert avec Roscoe Mitchell, Anthony Braxton (avec qui il a enregistré), Peter Kowald, Fred van Hove, Evan Parker... Mais il a aussi obtenu le fameux prix Franz Liszt, qui ne récompense pas des jazzmen, pour avoir composé de la musique de ballet, d’opéra dansé, une pièce pour orchestre à cordes, une cantate, de la musique de cérémonie, un opus en mémoire de la Révolution hongroise de 1956 et bien d’autres choses encore. Ici, c’est son versant "classique", tout infusé d’âme et de folklore slaves, qu’il nous propose dans ces improvisations poignantes. Et pas seulement slaves ; l’oreille attentive discernera dans cette mélancolie, bien des échos de la tristesse du flamenco, ou de la "saudade" brésilienne telle que Magda Tagliaferro la fit entendre dans ses mémorables enregistrements de l’oeuvre pour piano de Villa-Lobos. Quelques années après leur première collaboration, Joëlle Léandre et Akosh Szelevényi redirent à l’Olympic Café, Paris, l’intensité commune de leur démarche improvisée. Graves, forcément, l’archet et le saxophone : "Part 1" à peine ouvert et, immédiatement, le transport en terres bouleversées : grincements de contrebasse et mélodies discrètes d’une Europe introuvable à force de revendiquer plusieurs centres, folklores interrompus ensuite par un mouvement de clochettes et une série majestueuse de pizzicatos dérangés. Progressions difficiles, aussi – souffles en peine contre râles accrocheurs ("Part 2") – et puis Balkans réinventés : diphonies chassées par le tumulte ("Part 4") ou pièces contemplatives nées d’incantations plus rassurantes ("Part 7"). Ainsi, différemment et avec naturel, clarinette basse, saxophones et flûtes, auront opposé avec adresse quelques chimères mélodiques à l’imaginaire percussif et lyrique d’une Léandre qui ne faiblit pas ("Part 6"). (2008, Distribution : Orkhêstra International). Article originellement paru sur Le son du grisli). Excellent remastering de cet enregistrement de 1976 que nous devons à Enja, dont l’histoire regorge de disques passionnants. On y a la surprise d’entendre le pianiste et leader jouer du saxophone soprano, nous qui croyions que Keith Jarrett était le seul dans ce genre multicartes. Mais au-delà de cette curiosité, les compositions d’Abdullah Ibrahim, son jeu anguleux, parfois économe, parfois éclaboussant, et le support parfait que lui fournissent Cecil McBee à la basse (belle intervention à l’archet sur « The Dream") et Roy Brooks à la batterie (rehaussée d’une cloche) doivent conduire les amoureux du pianiste sud-africain et les autres à se procurer cette opportune réédition. Paul Bley est un artiste important. Nul amoureux, tant du piano que des musiques improvisées, ne saurait ignorer son oeuvre. C’est pourquoi la sortie sur le label Justin Time d’un enregistrement solo réalisé en mai 2007 à New York par cet artiste est un événement. Deux pièces nous sont proposées ici. La première est une improvisation totale, "About Time", longue de plus d’une demi-heure. La seconde est une improvisation autour de "Pent-Up House", qui n’est pas le plus célèbre des thèmes de Sonny Rollins. "About Time" est typique de la manière de Bley : une sorte d’errance au clavier, avec ce que cela comporte d’impasses, d’hésitations, de retours en arrière. Pour finir, pourtant, le sentiment d’une absolue cohérence et, moyennant une écoute active, pas une seconde d’ennui. Essentiel. Leonardo E.M. Cioglia est un trentenaire brésilien, bassiste de son état, diplômé de la fameuse Berklee School of Music, comme il se doit. Outre ses talents de musicien, il anime le label Quizamba, qu’il a créé. Et comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, voici sur ledit label, le premier disque en leader de notre bassiste. Pour ses débuts, Cioglia n’a pas fait les choses à moitié, puisque ce New-Yorkais d’adoption s’est entouré des fines gâchettes de la Grosse Pomme que sont le pianiste Aaron Goldberg, le guitariste Mike Moreno, le vibraphoniste Stefon Harris, le saxophoniste John Ellis et le batteur Antonio Sanchez, rien moins ! Avec une telle équipe, le résultat est évidemment de bonne qualité. Les dix compositions du leader, si elles ont un parfum brésilien, relèvent surtout du jazz moderne, qu’on pourrait appeler "downtown", tel qu’on le trouve en abondance, par exemple, sur le label Fresh Sound New Talent. A écouter attentivement pour en saisir les beautés, car le survol pourrait laisser croire que ces compositions, habiles sans doute mais peu mémorables, font preuve d’une certaine mollesse. ![]() Markus Stockhausen, Angelo Comisso & Christian Thomé
Es war einmal ... istanti infiniti...
Que voilà un beau disque ! Ce cri du coeur ne sera peut-être pas poussé avec la même énergie par ceux qui, sur la foi de ce nom, Stockhausen, se seraient procuré ce disque dans l’espoir d’aventures soniques ultra-contemporaines. Eh ! C’est qu’il ne s’agit pas là du père, mais de son fils, le trompettiste Markus, que connaissent bien les familiers du label ECM, sur lequel, tout jeune, il grava quelques belles plages. Or, si Markus ne déteste pas l’aventure, elle ne le conduit pas tout à fait dans les mêmes contrées que son paternel. Ce disque comporte quelques rares sons que tire de l’usage parcimonieux de son synthétiseur Angelo Comisso, et rythme et harmonie laissent parfois deviner des complexités pour connaisseurs, mais l’ensemble reste un trio acoustique trompette (ou bugle)-piano-batterie improvisant une musique tonale sur des thèmes écrits d’une plume sage par Markus Stockhausen et Angelo Comisso. Alors, pourquoi cet initial cri du coeur ? Tout simplement parce que la beauté du timbre et la fluidité de l’articulation chez le trompettiste, la sonorité puissante mais jamais dure, d’Angelo Comisso, le drumming subtil et mélodique de Christian Thomé, l’enregistrement (digne de La Buissonne) de Walter Quintus confèrent à cette musique une aristocratique beauté, de celles qui vous laissent dans un état d’euphorie légèrement rêveuse... En cette année 2008, on célèbre le cinquantenaire de la bossa nova - dont la naissance remonte traditionnellement à la parution, en juillet 1958, du titre Chega de Saudade sur un album de João Gilberto. Néanmoins, à travers une exploration rigoureuse et documentée de la décennie précédente (1948-1957) tombée dans le domaine public, Frémeaux & Associés démontrent que, contrairement à la légende, des éléments précurseurs peuvent bel et bien être identifiés au sein de la musique brésilienne des années cinquante. Grâce à un livret très pédagogique, l’auditeur s’amusera à reconnaître dans ce double CD les premiers décalages rythmiques annonciateurs d’une nouvelle forme musicale. Le charme d’une voix fragile qui sait aussi se faire puissante et rauque, privilégiant la sincérité et la sensibilité de l’interprétation, des mélodies simples, soigneusement arrangées, une instrumentation variée et originale (savoureux son de la Gretsch, du n’goni), et la progression des climats qui s’enchaînent sans à-coups, comme une vague… le tout naître un doux envoûtement. Rokia Traoré signe musiques et paroles (en bambara, sauf deux titres en français, dont le délicieux “Zen”) et reprend “The Man I Love” , dont on appréciera beaucoup la coda à l’africaine. Assez minimaliste, d’une légèreté qui n’exclut en rien la profondeur, il émane de cette musique à la fois énergique et douce un charme naturel et beaucoup d’élégance. Fusion nord sud réussie, et affirmation d’une personnalité hautement talentueuse. Grâce. Le nouvel album d’Angelo est en trio. Il n’avait pas réutilisé cette formule depuis le fameux et génial Gypsy Swing avec Serge Camps et Fanck Anastasio... Mais entre-temps quelle production discographique ! Ici encore la guitare est à l’honneur, bien sûr. Angelo ne présente cette fois que des compositions (chapeau !) de musique manouche d’aujourd’hui, avec Tchavolo Hassan à la "pompe" - imperturbable et efficace - et Antonio Licusati à la contrebasse et au violoncelle (on découvre d’ailleurs un autre aspect de ce fidèle accompagnateur, par des interventions à l’archet d’une grande sensibilité). Rythmique impeccable et solide soliste à l’oeuvre : le swing est bien au rendez-vous, ainsi que les belles envolées et harmonies chères à Angelo ("Swing chez Toto"), trois valses (l’excellent "Manège"), dextérité et maîtrise ("La manouche"), un clin d’oeil tendre à la musique tzigane ("Caresse de l’Est"), et un boléro. Mais malgré les différents tempos et variations, le disque s’essoufle un peu sous le déluge de notes. Heureusement, Angelo nous va droit au coeur avec un très bel hommage à sa guitare (coeur de bois). Le lyrisme du violoncelle y est pour beaucoup, et ça fait du bien : la cascade se calme et y gagne à la fois en subtilité et en profondeur... Il fallait pour cela être patient et attendre la page 10.... Un disque où Angelo démontre encore une fois qu’il est un des meilleurs guitaristes du genre mais sort des habituels clichés et s’avère fin compositeur. Premier enregistrement live d’Omar Sosa en mai 2005 avec ce quintet qu’allait disloquer, l’année suivante, le décès prématuré de l’excellent percussionniste Miguel Anga Diaz. Une prise de son de luxe pour un show très professionnel qui souffre de quelques effets mode déjà démodés : nappes d’électronique et son de basse ultra-compressé. Les compositions d’Omar Sosa n’ont plus l’originalité des débuts mais ça assure. Quand la tension se relâche, un petit coup de montuno et hop, ça repart. La tonalité d’ensemble est assez relax ; "Paralelo" fait remonter la sauce. Le final avec l’éternel "Muévete en D" en duo piano - cajon est un peu décevant : on a entendu plus virtuose sur le même morceau. L’album ne marquera pas l’histoire du jazz mais, même très commercial, c’est agréable à écouter. On le fera en mémoire d’Anga. Par les temps qui courent, le jazz manouche a le vent en poupe ; mais David Reinhardt, sous son (nouveau) chapeau, y a pensé et repensé pour finalement suivre sa direction à lui : le jazz. Ce disque a fière allure. Sans être tape-à-l’oeil, sans copier le maître (Django, son grand-père), la musique est bien au rendez-vous avec de belles et originales compositions ("Brass Groove"), de bonnes idées de reprises ("Thème for Emmanuel de René Thomas", "Moon Blue" de Stevie Wonder avec la chanteuse Cyrille Aimee ou encore "Lyresto" de Kenny Burell). On est dans l’écoute de l’autre, le dialogue, bref, dans le jazz, à la recherche du sens. Reinhardt cherche et trouve. L’ombre de Babik (son père) est présente de par le son ainsi que la nostalgie qui se dégage parfois de ce disque résolument sensible. Le jazz, lui, s’organise avec Florent Gac à l’orgue Hammond (tiens tiens...) et Yoann Serra à la batterie. À noter la participation de Sébastien Giniaux, ici au violoncelle, et du hard boppeur Olivier Témine au saxophone. Un premier disque plein d’esprit. La production récente du guitariste irlandais Mark O’Leary est abondante. Le label Leo Records édite la plupart de ses disques, tel ce Zemlya, mais c’est pourtant l’onirique et aquatique On The Shore, chez Clean Feed, qu’on avait récemment apprécié. Son travail peut se décrire comme un jazz de chambre - petites formations, instrumentations originales - fortement mâtiné d’électronique et faisant appel à des talents confirmés de l’improvisation libre. Dans le meilleur des cas ce cocktail produit des textures inouïes où l’artiste taille une musique riche en pouvoir évocateur. Zemlya ne déroge pas à la règle, qui offre quelques combinaisons sonores complexes et captivantes. Il contient aussi, malheureusement, de trop nombreux passages de musique brouillonne et gratuite, d’autant plus surchargée qu’elle est nimbée d’une réverbération qui ferait pâlir de jalousie les ingénieurs d’ECM... |



























