Publié le 14 mai 2007
Autour de quelques disques
Franck Avitabile
Jazz ou pas, Franck Avitabile est l’un des pianistes qui comptent aujourd’hui, tous genres confondus. Francis Marmande a très justement écrit [1] qu’il « aime jouer complexe sous des dehors simples et accessibles ». Cette approche de la musique transparaît également dans les commentaires et réflexions que le pianiste a tirés de l’écoute de quelques disques choisis.
C’est ce que j’ai essayé de reproduire avec « Gettin’ There », sur mon premier album, In Tradition, produit par Michel Petrucciani chez Dreyfus Jazz. Je n’ai pas cherché à reproduire les phrases ou les clichés, mais à raconter mon histoire sur un seul et même accord. Les deux compositions « Down with It » et « Gettin’ There » sont d’ailleurs très proches. « Borderick », « Crossin’ The Channel », « Comin’ Up » et « The Scene Changes » sont en majeur et les cinq autres en mineur. Je me suis aperçu a posteriori que pratiquement toutes les tonalités de Short Stories étaient majeures. C’est totalement involontaire. Même « Childhood Memory » qui commence en mineur se termine en
« Borderick » est drôle : il oscille entre gospel et ragtime. Je crois que c’est le morceau le plus éloigné de ma culture européenne. C’est comme le blues, j’aime le jouer sous sa forme jazz be-bop, mais je suis totalement incapable de jouer correctement le blues lent avec juste trois accords. Je crois que ce n’est pas ma culture, tout simplement. Les rythmes de « Comin’ Up » font penser à Sonny Rollins. Bud a sans doute voulu lui aussi faire son truc olé olé… L’écriture de « Crossin’ The Channel » est proche de « Parisian Thoroughfare ». Art Taylor y est incroyable aux balais. D’ailleurs, si Paul Chambers et Taylor ont apparemment un rôle secondaire derrière Powell, dans les faits le swing circule à la perfection entre les trois. Et c’est très difficile à obtenir. Une alchimie qui garde sa part de mystère.
J’ADORE l’intro du premier morceau, « The Prayer ». Elle est intéressante à plusieurs titres. On peut lui reprocher tout ce qu’on a souvent reproché à Michel : beaucoup d’effets, des séries d’accords très proches de Bill Evans, un peu de Keith Jarrett, pas vraiment d’innovation flagrante, puis trois mesures de Petrucciani typiques, comme celles que l’on retrouvera quelques années plus tard. MAIS ÇA MARCHE !!! Ça raconte une histoire ! Et une histoire superbe !!! C’est magnifique, musical, émouvant. Ça vit. Quand j’entends une intro comme celle-là, j’achète tout de suite le disque. L’idée musicale est en adéquation parfaite avec la réalisation. Ce qui est la grande difficulté du jazz : comment réussir à interpréter ce que l’on invente dans l’instant, suffisamment bien pour convaincre. Et si j’ai quinze secondes de grande émotion dans un album, ça me suffit ! On peut dire la même chose de la fameuse intro de Jarrett pour « Stella By Starlight » sur Standard Live. Je pense qu’une génération de pianistes, aujourd’hui trentenaires, a été conquise par cette intro.
Le solo de Michel sur « Here’s That Rainy Day » est remarquable : un modèle de construction sur les seize premières mesures, tout simple - enfin presque… - et c’est génial ! Notons la présence d’Eliot Zigmund aux côtés de Michel. Zigmund est le batteur de You Must Believe In Spring qui est LE Must de Bill Evans. Pour l’anecdote, Zigmund n’est pas un professionnel : il est pharmacien ! Et dire que j’ai failli devenir mathématicien ! On ne peut vraiment pas dire que j’aie suivi le cursus scolaire type du jazzman : une heure de piano jazz au conservatoire de Lyon ! Il n’y avait pas encore l’harmonie, l’histoire du jazz, les ateliers, etc. Tout ça c’est venu après, mais j’étais déjà parti ! J’ai bien suivi un cursus au Conservatoire de Paris, mais j’ai fait la deuxième et la troisième année en même temps, et troqué mes UV de jazz contre des UV d’écriture classique… Donc je ne suis pas réellement représentatif des musiciens à parcours universitaire… Ce que je peux dire néanmoins, c’est que j’ai appris le jazz avec le Real Book, puis que je l’ai réappris à l’oreille grâce à Louis Petrucciani. Il fonctionnait beaucoup plus à l’oreille que moi. C’est comme dans tout, l’idéal est de prendre le meilleur des deux formules ! Le Real Book est truffé d’erreurs, ce qui est utile ! Les très bons lecteurs sont moins bons côté mémoire, donc j’essaie de travailler ma mémoire…
Sinon, le solo de Joe Henderson sur « Blue Bossa » est magnifique ! Un modèle du genre. Mais c’est plus une jouissance intellectuelle qu’émotionnelle. Peut-être que je ne devrais pas dire ça, mais ça me laisse un peu de marbre et, pour moi, il y a quand même un petit côté jazz d’ascenseur. Tout le contraire de l’intro de Petrucciani sur « The Prayer » !!! « La Mesha » me touche déjà beaucoup plus ! Enfin, le thème, parce qu’après… McCoy Tyner est encore sous l’influence de Bud Powell, donc ça n’a pour l’instant que peu d’intérêt. D’ailleurs les spécialistes de Tyner ne vont pas être contents : au départ je ne l’avais même pas reconnu ! Par moments, c’est vrai, il place déjà quelques accords avec quartes… Kenny Dorham joue sur le fil du rasoir. J’ai la sensation d’entendre un trompettiste à la vie intérieure très fournie. Il a un son superbe. J’aime beaucoup aussi l’album Quiet Kenny avec Tommy Flanagan, Chambers et Taylor. Tiens, pour entrer au CNSM, j’ai du jouer « Philly Twist »… Sinon, j’ai dédié un morceau à Dorham : « Kenny ». Ça reste un second éternel derrière Chet Baker, puis Miles Davis. Ça devait être dur d’être trompettiste à cette époque ! En 1994, quand je suis allé aux Etats-Unis, c’était génial ! Trois mois à New York. Le rêve de tout jazzman français. J’habitais juste à coté de Time Square. Les jam-sessions, des rythmiques très impressionnantes, et les bons pianistes absents parce que tous en tournée en Europe… J’avais la voie relativement libre pour pouvoir « jammer »… Une très bonne expérience. J’ai aussi pris un cours avec Fred Hersch qui m’a apporté énormément de choses pour la suite. Cela dit, pour l’instant, je ne suis absolument pas tenté par une « carrière américaine », comme l’a fait Petrucciani. L’herbe n’est pas plus verte à New York !
L’interprétation de Michelangeli est évidente. Il a l’intelligence de la mise en espace. Tout est au bon endroit, au bon moment. Tout a la bonne nuance. Tout coule de source. Pourtant, quand on regarde les partitions, c’est loin d’être le cas. Il arrive à rendre intelligible une musique parfois complexe. J’ai la sensation que Debussy a, lui aussi, utilisé la gomme magique de « Oui-Oui » pour composer [2] ! Beaucoup de passages des Children’s Corner donnent l’impression d’avoir été improvisés. C’est vraiment de la musique parfaitement « entendue ». Et quelle connaissance redoutable de la manière de faire sonner un piano ! Peu de compositeurs me font cet effet. Ravel, sur le deuxième mouvement du concerto en sol, entre autres. Mais je ne rentrerai pas dans la guéguerre Debussy/Ravel, comme il y a pu avoir aussi une guéguerre Corea/Jarrett à l’époque où j’étais à Lyon. C’était une guerre entre deux clans ! Finalement, tout le monde a ralliés les deux… C’est pareil pour Debussy et Ravel ! Debussy puise son inspiration dans les sensations. Il disait que « voir se lever le soleil est plus utile pour un compositeur que d’entendre la Symphonie pastorale de Beethoven »… On écrit forcément avec son vécu ! Mon soleil à moi, c’est d’aller tous les six mois au Louvre. Dès que je commence à avoir une petite baisse de motivation. Quand je vois tout le travail fourni par les artistes, je me dis que je n’ai vraiment rien fait et qu’il faut que je m’y mette sérieusement. Et ce n’est pas de la fausse modestie ! Les morceaux des Children’s Corner ont des titres en anglais. Debussy le faisait par ironie. Mes morceaux ont aussi des titres en anglais, mais pas par ironie ! Comme je vends plus d’albums à l’étranger qu’en France, je trouve ça logiques… Et puis la France est un pays littéraire, ce que je ne suis pas du tout ! Les titres en anglais me permettent d’esquiver cette question ! Pour revenir à la musique classique, apprendre d’abord le piano classique permet d’aller très vite pour apprendre le jazz et de faire des progrès beaucoup plus vite que si l’on apprend le jazz et le piano en même temps. C’est comme pour les concours, ils sont importants : j’ai remboursé une partie de mon piano grâce au concours Martial Solal ! Et Solal fait ce concours pour aider les jeunes musiciens, et non pas pour avoir son nom sur un bout de papier. C’est très respectable. Par ailleurs un concours donne une photographie instantanée du niveau d’un musicien, jugé par un jury forcément subjectif. Si on n’accepte pas ce principe, ce n’est pas la peine d’y aller. Cela dit, quand on obtient zéro voix sur douze dans un concours, il faut se poser des questions ! En 1998, j’étais content d’avoir quand même obtenu quelques voix pour le premier prix, mais pas assez pour l’avoir ! Recevoir le deuxième prix m’a remis à ma place, et c’était très bien comme ça ! C’était le troisième et dernier concours auquel j’ai participé.
[1] Le Monde - 25 novembre 2006 - p. 17. [2] Image utilisée par Avitabile pour décrire le processus de composition : « j’adore l’idée de la page blanche que l’on gomme avec une gomme magique qui laisse apparaître un morceau à la fin ! J’ai peut-être lu un peu trop de « Oui-oui » dans ma vie... J’écris l’harmonie - en notes seulement, je ne chiffre les accords qu’une fois la composition terminée - et la mélodie en même temps. Ça n’avance pas très vite, mais c’est très efficace. »
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