Ce trio est votre groupe régulier. Comme avez-vous choisi ou réuni ces musiciens ?
Clovis Nicolas, le bassiste, je le connais depuis longtemps. On jouait ensemble à l’époque du
collectif Nuits Blanches. Il vient aussi de province, du sud. On a une vraie amitié. J’aime le son qu’il
a. Il a une notion acoustique très précise, une grande qualité. Il est très solide rythmiquement,
mais il cherche toujours à utiliser le plus de facettes possibles de la contrebasse.
Quant à
Tony Rabeson, le batteur, c’est un génie. Carrément. Sans parler de la mise en place, de la
technique, qu’il maîtrise, je savais que tout ce que je recherchais sur le plan sonore, il le trouverait
tout de suite. Je l’ai rencontré dans un bœuf, on a joué quelques morceaux comme ça. Il a une
alternance binaire-ternaire permanente qui me plaît énormément. Il a une palette de nuances du
pianissimo au fortissimo extrêmement large, ce qui est rare. Il a une très bonne oreille, il a une
faculté quasi-télépathique de comprendre les intentions du soliste, en même temps, et non pas
après ! Il suit tellement le soliste qu’il est imparable. Clovis peut jouer dans les graves, il est
tranquille. Cela crée une souplesse. Nous sommes libres dans la musique. Il n’y a pas d’impératif
de soliste.
A écouter :
Baptiste Trotignon : Fluide, Naïve, 2000.
En concert :
Lundi 7 mai à 15h15 à la Fête des Jazz.
Aujourd’hui, vous êtes leader mais vous restez membre de groupes réguliers.
Je joue avec les frères Moutin et Sylvain Beuf. C’est un bon groupe avec lequel j’aime jouer. La
musique est assez dure, cela demande vraiment de la concentration, on joue sur une corde raide.
On a fait un disque chez Shaï. Les couleurs musicales des frères Moutin ne sont pas seulement
jazz, elles sont aussi très rock. Il faut suivre !
Je suis aussi le pianiste du quartet de Jérôme Barde (avec Vincent Artaud et Daniel Bruno-Garcia)
et on va sortir un disque bientôt.
Vous vous sentez pianiste et organiste ?
Non, je suis pianiste. J’ai joué de l’orgue, et j’en joue encore, mais cela ne m’apporte pas ce que je
cherche. Je préfère le piano. Pourtant, j’aime bien jouer avec Christian Brun et Stéphane Fouchet,
à l’orgue.
Le projet du disque est né quand ?
Il y a longtemps que j’avais envie d’affirmer un son de trio. Je voulais mettre ma musique en
boîte. En tant que sideman on joue rarement les thèmes. Je voulais jouer ces thèmes. C’est
possible en trio. La thématique du trio m’intéresse. Il y a une notion de phantasme dans la
musique. On entend des sons, on souhaite que cela se concrétise. Le trio me le permet.
J’apprends, je concrétise les thèmes que j’entends, je les couche sur le piano.

Pour un pianiste, la formule du trio permet de se mettre en avant. Pourtant cette formule est
éculée au sens où l’on trouve une multitude de trios. En quoi celui-ci n’est pas « un trio de plus » ?
Ah, si j’avais fait un quartet… cela aurait été « un quartet de plus » ! !
Exact, sinon pour se mettre en avant, il y a aussi le solo.
Oui, mais c’est pour plus tard… Je l’ai déjà fait pour Radio France, c’est effectivement un challenge,
mais cela me tente. Enfin, pour revenir au trio, je me pose la question suivante : comment faire
pour que mon trio sonne juste et reflète réellement ce que j’entends ? Je réponds à votre question,
non ?
Je ne prétends pas réinventer le trio, comme certains. Je pense qu’un disque est réussi
si le résultat correspond à une vérité intérieure de l’artiste. Il n’y a pas moins de musique lorsque
le disque ne crée pas de révolution ! Dans ce sens, je considère que mon disque est réussi, il
correspond à ce que je voulais.
Il y a un mélange de standards et de compositions sur le disque. Quels ont été les motifs
déterminants pour choisir les thèmes ?
Il y a certaines versions de standards que j’adore et qui m’ont poussé à les jouer à mon tour. I’m
a fool to want you, c’est grâce à Bilie Holiday. La mélodie me parle, la chanson m’obsède, je veux
la jouer. Bernie’s tune, c’est parce que lors d’un rappel de concert, nous l’avions joué et cela avait
donné un résultat fantastique, alors je l’ai gardé. This is new est un thème très peu joué, j’ai relevé
la grille car elle me plaisait. C’est de Kurt Weill. Pour My shining hour, j’ai une version de Coltrane
en tête.
Finalement il n’y a pas que des ballades sur ce disque. C’est assez enlevé. Not for Debby est une
valse, Onuca est binaire… ça vient d’un exercice au conservatoire que me faisait faire François
Théberge.

Parlons des compositions. Vous écrivez souvent de la musique ? Quelles sont vos influences ?
Non, je suis assez laborieux. J’ai du mal à être satisfait. Je mets du temps à sortir un thème, je le
remanie, j’enlève, je rajoute. J’ai toujours fonctionné par assimilation d’éléments, je ne suis pas un
courant particulier. J’essaie d’intégrer différentes facettes de ce qu’est le piano dans la musique
pour en dégager mon identité. Je pioche par petites touches pour construire mon univers. Et puis
j’ai tellement joué en sideman que je passais d’un style à l’autre, du jour au lendemain. Je veux
maintenant explorer un peu plus un univers musical défini, le mien.
Le disque est né quand ?
Il y a longtemps. Il a été enregistré en mai 1999. Il a mis du temps à sortir parce que comme
souvent dans le cas d’un « jeune musicien de jazz français », c’est le chemin de croix pour trouver
un label… Il a été fait en deux jours, sans préparation. C’est un disque impromptu. Les
compositions étaient déjà jouées en concert, alors ce fût comme un concert privé. Si j’avais à
l’enregistrer aujourd’hui, il y aurait peut-être plus de compositions à moi, moins de ternaire. Mais
je revendique toujours ce disque. Je compte dessus pour la suite.

Que s’est-il passé avant ce disque ?
J’ai beaucoup joué en sideman. J’ai fait partie du collectif Nuits blanches, né au Petit Opportun. Ce
collectif s’est élargi, des groupes se sont formés et surtout, nous avons bénéficié d’une petite
notoriété qui nous a amené à rencontrer d’autres musiciens. Ensuite, chacun a suivi sa route. Je
jouais encore dans le groupe de Claudia Solal. J’étais l’organiste d’Umberto Panini, avec Claude
Egéa et Stéphane Guillaume. J’ai aussi joué avec Eric Lelann et Ricardo Del Fra, avec les groupes
de Pierrick Pedron, de Jean-Christophe Beney… puis toutes les collaboration régulières, les
concerts, les bœufs… le Jazz Unit, Alex Tassel, Olivier Temime, Capt’ain Mercier…