Tribune

À Shanghai avec François Raulin


Depuis 2002, à l’occasion des années croisées Chine/France, l’association La Forge poursuit un travail de fond sur la rencontre entre la musique traditionnelle chinoise et le jazz « européen ». Entre nous et ces musiciens chinois formés au conservatoire de Shanghai (connu comme étant le meilleur - avec Pékin - pour la musique traditionnelle), une relation durable a pu s’établir sur plusieurs années, ce qui devient rare de nos jours.

Grâce a la confiance et a l’aide de la région Rhône-Alpes (jumelée avec Shanghai) et de la municipalité de Grenoble (jumelée avec Suzhou, ville des jardins et de la soie, voisine de Shanghai) nous avons pu, lors de précédents voyages, créer Tian Xia : Sous le ciel, qui a été joué en Chine et en France et enregistré en 2005 sur Label Forge, le label de l’association. Nous avions convié Dominique Pifarély et Marc Ducret à donner la réplique aux instruments à cordes chinois pour ce premier volet.

Puis, en 2008, nous avons créé Entre ciel et terre avec une voix française (Jeanne Added) et une voix chinoise (Chen Chan). Ces différentes rencontres nous ont permis de mieux connaître nos amis Chinois, de les faire venir sur un terrain où ils jouent et improvisent (ce qui n’était pas évident au début) tandis que nous explorions les possibilités d’écriture pour l’instrumentarium : le guzeng (sorte de cithare jouée avec des plectres), le sheng (orgue a bouche), le di ze (flûte en bois), la pipa (luth), le liuqin (petit luth), le er-hu (violon à double corde)…

Nous avions l’intention de proposer un triptyque, le troisième volet étant artistiquement ambitieux, pour l’Exposition Universelle de Shanghai en 2010 ; malheureusement l’accent n’a pas été mis sur la création « mixte » lors de cette manifestation et notre projet n’a été retenu ni par le Pavillon Rhône-Alpes ni par le Pavillon français. Cependant, au dernier moment nous avons tout de même pu obtenir une aide pour retrouver nos amis Chinois en décembre, opération lourde pour notre association, qui a présenté un déficit non négligeable. Cela en valait la peine puisqu’une équipe de vidéastes (Nomades Productions) est de la partie, ce qui nous permettra d’avoir une captation professionnelle de ce fameux troisième volet.

Tout cela se décide au dernier moment : nous serons quatre Français : Pascal Berne (contrebasse), Michel Mandel (clarinettes), Emmanuel Scarpa (batterie) et moi-même, et il est difficile de choisir quatre musiciens chinois parmi nos six partenaires « habituels ». Nous privilégierons l’équilibre orchestral en décidant d’écarter le guzeng (non chromatique) et la pipa qui fait un peu double emploi avec le liuqin. Nous aurons donc Zhong Zhu Yue au sheng, Shen Beiyi au liuqin, Zhao Qi au di ze et Lu Yi Wan au er-hu.

Nous créons de nouvelles pièces et reprenons ce que nous avions écrit pour Entre Ciel et Terre plus quelques morceaux de Tian Xia, il y a toute une réécriture a faire (sans Ducret ni Pifarély ni Added ). Nous nous sentons en confiance car maintenant nous connaissons beaucoup mieux les instruments et les possibilités de nos virtuoses chinois (c’est là qu’on voit le chemin parcouru en huit ans). Ces musiciens sont devenus professionnels, et nous perdons le partenariat avec le Conservatoire qui était à la base des échanges précédents. Il faut donc trouver un lieu pour jouer, problème difficile qui se résout à la dernière minute. Ce sera le « Lune », lieu un peu underground où le programme va de la « soirée danse avec dj » au bœuf débridé et « open » entre musiciens de tous bords.

Pour la partie musicale, notre interlocuteur est Zhong Zhu Yue, qui joue à présent dans le Grand orchestre traditionnel de Singapour. Musicien très doué et ouvert, il parle un peu l’anglais et est très réactif par mail, ce qui n’est pas souvent le cas avec les Chinois (pour mémoire, nous avons passé des jours, voire des semaines à attendre des réponses, à essayer d’imaginer ce qui se passait là-bas ou de débloquer des situations hiérarchiques complexes — pas simple d’organiser les choses a distance avec la Chine… Nous avons donc pris le départ sous la neige, avec les retards et déroutages de rigueur (l’avion prévu a été supprimé car les techniciens ont diagnostiqué qu’il avait essuyé la foudre !). L’équipe vidéo étant avec nous, nous devons aménager notre temps de travail de manière concertée pour qu’elle puisse capter l’ambiance unique de la ville, filmer les interviews de tous les musiciens, les répétitions et l’unique concert.


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Avant le concert…

Impossible de savoir à l’avance quel matériel il faudra louer sur place ; j’apporte donc mon clavier « africain », un Nordelectro3 cinq octaves dont les sons de piano sont assez bons (je m’en sers en Afrique avec Adama Dramé et Jean-Jacques Avenel quand il est impossible d’avoir un piano). Il ne pèse que sept kilos et rentre en cabine.

Nous retrouvons le quartier familier de la Concession française (un des plus agréables de Shanghai, avec ses platanes plantés par les Français en 1902). On est toujours un peu inquiet de voir à quel point le quartier change vite, mangé par les tours de verre qui poussent partout à Shanghai. Le populaire « Marché aux voleurs », où nous trouvions tout ce que nous voulions, des habits de soie aux clés usb, fait place à quatre tours noires, un énorme chantier typique de cette ville. Après une accalmie destinée à diminuer le taux de pollution pendant l’Expo universelle, ça repart de plus belle… En même temps le quartier devient chic, un peu branché, avec de nouvelles boutiques de vêtements, des restaurants de toute sorte. Peut être est-ce ce qui le sauvera ? Ou bien fera-t-on comme à Pékin, où tout est neuf et tiré au cordeau ?

Ici, petite parenthèse qui a son importance : la Chine est un pays où on mange très bien. Nous avons pu goûter durant toutes ces années une variété de plats incroyable – et parfois improbables. On est sans cesse surpris, et pour des Français, c’est appréciable (« nos » restaurants chinois ne donnent pas du tout la mesure de ce qu’on peut manger sur place.)

Tout le monde est au rendez-vous à l’arrivée et nous nous retrouvons avec bonheur ; on prend des nouvelles des uns et des autres, on découvre le lieu, un petit club agréable où la clientèle est jeune et mélangée : nationalités diverses, des Français qui vivent et travaillent ici, des Chinois aisés… bref, la jeunesse middle-class typique de Shanghai. Il y a du matériel sur place, des copies de vieux amplis à lampe, et même un piano droit (mais je garde mon clavier) et une contrebasse ! Nous mettons au point les conditions de travail et les horaires. Pas facile car les musiciens sont très pris, ils ont des concerts auxquels ils ne peuvent pas renoncer et font au mieux pour être présents au maximum. Par ailleurs, il est plus facile de travailler avec eux maintenant qu’ils sont free lance car avant, il fallait passer par le Conservatoire pour avoir une salle, du matériel et les musiciens, ce qui était parfois compliqué.

Nous avons de la chance car tout est situé dans le même quartier, on peut tout faire à pied, pas de problème de taxis dans les embouteillages. Car il y a de plus en plus de voitures et de vélos électrique (depuis 2008), mais la plupart des gens sont trop pauvres pour posséder autre chose qu’un vélo… Le contraste est saisissant dans ce pays « Kapitalo-Kommunist » ; comment qualifier ce régime ? C’est un Frankenstein politique, (il fait peur mais saura-t-il révéler son cœur comme le héros de Mary Shelley ?). Ici, tout est prétendument possible, mais YouTube et Facebook sont interdits… Les capitaux internationaux investissent à fond, une frange de la population vit bien (c’est le phénomène de l’enfant unique, investi de tous les espoirs et de tous les moyens de ses parents) mais les pauvres des campagnes affluent pour fournir une main d’œuvre à vil prix qui trime dans l’immense chantier à ciel ouvert qu’est cette ville… Ce pays est un mutant.

Pour en revenir à la musique : on n’a guère de mal à travailler à l’étranger, même avec des Chinois qui ne parlent pas bien l’anglais, car le langage musical est assez universel et on se comprend facilement. Nos partenaires lisant la musique mieux que nous (en tout cas que moi !), nous montons assez vite le nouveau répertoire. Ce qui prend du temps, c’est - comme d’habitude - de trouver ensemble les formes, les alliages de timbres, les bons développements improvisés, le moyen de laisser une place conséquente à chacun…


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Les musiciens au grand complet

Nous avons travaillé sur les proverbes (Lao Tseu, Confucius, l’inépuisable répertoire de la traditionnelle sagesse chinoise). Les vidéastes veulent d’ailleurs se servir d’un proverbe pour faire un portrait de chacun de nous. Pour ma part, ce sera « Si tu veux être heureux un mois, fais un beau voyage ; si tu veux être heureux un an, marie-toi ; si tu veux être heureux toute ta vie, fais-toi jardinier. », proverbe sur lequel j’ai basé une pièce du répertoire.
Comme cadre, je choisis un petit magasin de thé de quartier où je m’approvisionne chaque fois que je viens. Y sont entreposés théières en terre et en verre, sacs de thé vert, jolies boîtes d’oolong (thé bleu-vert semi-fermenté) et autres qimen (keemun : thé rouge) et pu-erh (thé noir) de différentes qualités. On s’y sent bien, on goûte les thés et on rit avec le patron qui est toujours jovial et accueillant. Je suis depuis longtemps passionné par le thé — j’entends le « vrai » thé, pas les mélanges extravagants qui n’ont comme base qu’un thé de mauvaise qualité. Je partage d’ailleurs cet intérêt avec Emmanuel Scarpa, notre batteur. Ici, on est dans LE pays du thé (il y a aussi l’Inde et le Japon, soyons justes…). Les bons thés restent assez chers ; d’ailleurs bon nombre de Chinois ne peuvent pas s’offrir de Ti Kuan Yin qui, même ici, coûte au minimum 6€ les 50 g, pour un bas de gamme…

Autre centre d’intérêt qui me lie à la Chine, le Tai Chi Chuan, que je pratique depuis 2003 de manière assez sommaire. Ce combat au ralenti me convient tout à fait et me rappelle la pratique de la musique, où l’on répète en détail certains gestes, où l’apprentissage ne cesse jamais, où l’entraînement devient aussi naturel que le jeu lui-même… Cela fait des années que je me dis que je vais me lever à 5h pour participer aux séances de Tai Chi Chuan avec les vieux Chinois qui en font tous les jours (les jeunes trouvent ça démodé). Cette fois-ci, j’ai mis à profit mes insomnies pour me faire violence, me lever alors qu’il fait encore nuit et me rendre au stade en taxi par -2° pour rencontrer celui qui a enseigné son art à mon maître, Maître Jing. Malheureusement, je ne trouve personne ! Je questionne les rares lève-tôt qui vont au travail, en chinois approximatif (méthode Assimil). On me fait finalement fait comprendre que le Tai Chi se pratique au lever du jour ! C’est à dire 7h30 en hiver… J’ai finalement pu pratiquer avec eux et vérifier que l’enseignement de la « forme 24 de Shanghai » que j’ai apprise est bien conforme ! En revanche je suis perdu face à la forme 88, malgré la gentillesse des Chinois, qui me montrent les mouvements.)

Le soir du concert arrive vite ; nous n’avons pas eu beaucoup de temps à nous, si ce n’est pour nous balader dans la concession de ce Shanghai typique et agréable, goûter les plats du Sichuan et d’ailleurs, profiter des marchés et nous mêler au flot incessant des passants… Il a même neigé sur la ville, ce qui est rare. Et le concert s’est très bien déroulé, tout le monde s’est donné à fond et il s’est vraiment passé quelque chose : nos amis ont mûri, ils sont plus à l’aise et se lâchent sans complexes. Heureusement, car nous n’avions que cette seule occasion ! Les auditeurs ont étés surpris ; ils n’avaient jamais entendu ce genre de travail d’écriture et d’improvisation. Plusieurs personnes du milieu du cinéma ont été emballées et auraient aimé avoir des musiques comme les nôtres pour leur productions. Mais… nous partons le lendemain.

Pour finir, je tiens à préciser que sur place, nous n’avons bénéficié d’aucune aide des instances culturelles françaises. Pendant toutes ces années, l’Alliance française n’a jamais cru bon de soutenir notre travail. Il est aberrant de voir à quel point les musiques que nous représentons sont tenues pour quantité négligeable. Pourtant, en Chine le jazz est balbutiant et la musique improvisée quasi inexistante (d’après ce que nous avons pu constater en huit ans, en tout cas). Tout est à faire. Les musiciens que nous avons pu rencontrer ont tous un emploi qui leur permet de subsister. Peu de Chinois, quelques Européens et Américains. Cette ville, par ailleurs hyper-dynamique, paraît assez pauvre dans le domaine de la création au sens ou nous l’entendons.


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Après le concert…

Lors d’un précédent voyage, j’ai assisté à une « classe de jazz » vraiment effarante : on apprend par cœur quelques phrases éculées qu’on joue chacun son tour sur une rythmique vide et sans swing. Tout le contraire de l’esprit et de l’énergie que représente cette musique pour moi. Un Français qui avait déjà mené des projets avec des musiciens chinois en 2002 nous avait dit : « En Chine, la démocratie arrivera avant le swing »… On n’est pas près de voir des jazzmen chinois débarquer en nombre en Europe, contrairement à ce qui se passe en musique classique.

A cet égard, je pense que l’aventure musicale que nous proposons prend une valeur unique. Nous apportons en effet une musique originale où ces beaux instruments sont valorisés et ou nous visons une osmose entre les langages de la tradition et du jazz actuel. Nous essayons de ne pas tomber dans le travers de ce que j’appelle le « colonialisme musical » ou l’on utilise l’autre comme une jolie carte postale où coller des improvisations de jazzmen… Le temps nous a aidés à construire quelque chose de plus essentiel et j’espère que nous aurons les moyens de montrer ce travail réjouissant en France en 2011 ou 2012, et de l’enregistrer…