Scènes

À Vaulx Jazz 2007 - Concerts & Entretien

Swing, danse et soupe sur une même affiche.


Cocktail de musiques de toutes provenances, de danse sur les parquets et de « minestrone » donné en spectacle, la 20è édition du festival lyonnais a tenu ses promesses ; beaucoup de découvertes, de l’inattendu, et peu de déceptions.

Un honorable festival de jazz qui fête ses 20 ans peut-il finir sur un « My Way » sirupeux sans perdre son âme ? Surtout lorsque le parolier oublie les textes d’origine pour partir sur un truc loufoque ? En tout cas, vrai de vrai, c’est ainsi qu’A Vaulx Jazz a clos, comme promis, sa quinzaine sur cette « soirée à 2 bals ».

Thierry Serrano (voir intervew ci-dessous), orchestrateur du festival, l’avait promis. Le dernier soir aura donc été rythmé par le « Patrice Caratini Jazz Ensemble » suivi du Laurent Dehors Grand Ensemble. Au premier la rigueur, les thèmes bien ficelés, les solos qui se succèdent ou que s’échangent des compères tous terrains et contents d’être là. Tour à tour, André Villéger, Matthieu Donarier, Rémi Sciuto aux sax et clarinette, Claude Egéa et Pierre Drevet à la trompette et et Denis Leloup au trombone donnent de la voix. Derrière, David Chevallier (g), Manuel Rocheman (p) et Thomas Grimmonprez (d) montent la garde en compagnie de Sébastien Quezada (perc) et du bassiste en chef, épaulés tout de même par François Thuillier au tuba et François Bonhomme au cor. Rien à redire sur cette formation qui connaît son répertoire, puisque tout a déjà été dit. Vous prenez quelques uns des meilleures pointures du moment, dont Pierre Drevet et Patrice Caratini, vous mélangez le tout, vous saupoudrez d’une envie irrésistible de revisiter les grands répertoires et de faire danser, deux exigences pas forcément compatibles, et sortent du cornet cet ensemble et ce « bal » généreux, sonore et « impec ».

Caratini ayant démarré la soirée de belle façon, quelle place restait-il à Laurent Dehors, venu avec un grand ensemble moins « grand », plus jeune, et moins rodé en apparence ? En une intro, le normand invente son monde entre grande marrade, délire beauf, swing explosif et grosses ficelles dissimulant des musiciens hors pair et un déroulé minuté. Sous des airs d’à peu près et de fanfare de rue, une machine bien au point qui balaie tous les répertoires, passe du coq au rock, du « slove » au swing le plus tenace.


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John Abercrombie © Jean-Louis Chauveau

Dans la salle on s’amuse. Sur scène idem. Chacun invente sa propre parodie. L’épreuve a tout du marathon pour le Onztet rassemblé, car pas question de relâcher la pression : Damien Sabatier (qui quitte la Marmite pour entrer en résidence chez Agapes), se déchaîne, retrouvant pour l’occasion Gérard Chevillon ou Bastien Stil. Laurent Dehors se fait bête de scène au gré des morceaux. L’essentiel ici est de toujours surprendre. Heure après heure. Ça pourrait durer jusqu’à la fin de la nuit. C’est parti pour. On passe ainsi de Mexico à des ritournelles à la Johnny via un des grands airs de Carmen lancé par une jeune diva qui passait par là. On sent cet orchestre capable de tout avaler, même des « Requiem » ou des flons-flons de défilé, et d’en rapporter du cocasse talentueux. Bref, un bal, deux bals inventifs pour un festival qui précisément cherche autre chose qu’une programmation plaquée avec soin. Exit ainsi cette 20è édition qui avait démarré avec une légère déception - sur laquelle personne ne s’accordera d’ailleurs.

On ne parle évidemment pas ici de Fillet of Soul, autre extraordinaire machine à tordre le cou à tous les rythmes, emmenée par Guillaume Naturel et Alexandre Tassel. Un collectif généreux, à longueur variable, qui se nourrit de tous et se renouvelle sans cesse. Ce soir-là, Julien Charlet est aux baguettes, Philippe Bussonnet à la basse et Christian Brun à la guitare. Près d’eux, DJ Reg (Mac) et McOtis - chanteur venu de Londres, resté volontairement sur la gauche de la scène pour ne pas faire de l’ombre aux solistes. Original. A l’autre bout, Laurent De Wilde, cette fois au piano Fender, tout aussi disert que durant sa semaine de résidence à l’amphi jazz de l’opéra de Lyon. Largement inspiré. Au-delà du talent des musiciens, il se produit avec Fillet of Soul cette fusion progressive d’individualités fortes qui fait d’un concert un moment unique et inexplicable. Là encore, le répertoire ne se fixe aucune limite. Reggae, hip-hop, funk d’enfer. Christian Brun à la guitare. On passe d’un thème à l’autre sans plus de manières, d’un continent à l’autre, d’une influence à l’autre avec un souffle et une fraîcheur qui font merveille.

Après un tel bulldozer, la partie n’avait rien de simple pour Anthony Joseph et son Spasm Band, attendu comme une révélation ou une confirmation. La voix est chaude sans être envoûtante, et le Spasm Band plutôt d’un calme olympien. Resserré autour d’une seule basse au jeu très, trop, dépouillé, muni d’orchestrations « light », sans drums mais avec deux percussionnistes d’une discrétion rare, l’ensemble laisse sur sa faim. En raison de la taille du Centre Charlie Chaplin peu propice à ce type d’expression ? De l’incompréhension de textes très poétiques mais souvent récités ? D’une absence de rythmique digne de ce nom ? L’énergique sax Colin Webster qui aura joué plus que sa partie ce soir-là, n’aura pas réussi à dissiper la quasi-torpeur d’un public sans doute pris à contre-pied. Bref, à revoir dans de tout autres conditions.


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John Abercrombie © Jean-Louis Chauveau

Soirée Pianissimo quelques jours après avec Jason Moran & The Bandwagon. C’était évidemment l’occasion de retrouver un pianiste au jeu extrêmement sobre, soucieux d’instaurer et de maintenir ce fragile équilibre du trio (Tarus Mateen à la basse et Nasheet Waits aux drums). Pianiste délicat, Jason Moran parvient à construire, sans effets particuliers ou démesurés, un univers propre, méticuleux, où tout semble retenu et réfléchi. Peu après, le même soir, on retrouvait Jean-Marie Machado escorté de Dave Liebman et de son « Trio Time » (Jacques Mahieux et Jean-Philippe Viret), un ensemble qui mêle énergie, accents de fado, jazz et blues.

Parmi les autres soirées de cette 20è édition, outre la soirée « Blues » de rigueur, qui reposait sur Eddy « the chief » Clearwater, et la soirée « Métisse » qui accueillait Sabar Ring, une création en coproduction avec le festival Banlieues Bleues, et Sangoma Everett, tonique et inventif, le festival se consacrait pour un soir à des « Découvertes régionales ». Au premier rang desquelles « Tombées du Futur », un trio très classique centré autour d’un instrument peu usité : les ondes Martenot, du nom de son inventeur. Intéressant mais très écrit et exigeant une constante concentration. Peut-être plus à écouter qu’à voir. Suit The Rongetz Foundation, emmené par Stéphane Ronget : une formation équilibrée qui explore un répertoire captivant. Enfin arrive Abigoba, le sextet der Jean-Luc Briançon et Stéphane Hermann. Depuis sa naissance en 2001, cette formation fortifie une démarche originale qui vient de donner lieu à un quatrième album abouti. Le concert d’A Vaulx Jazz aura démontré la solidité de cet ensemble nourri de musiciens venus des quatre coins de France - Marseille, Lyon, Mâcon et ailleurs.


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John Abercrombie © Jean-Louis Chauveau

Pendant qu’Agapes accueillait un duo Denis Badault/Olivier Sens à découvrir, puis un iMuZZic en verve avec Rémi Gaudillat, Fred Roudet, Lionel Martin et Bruno Tocanne et qui invitait pour l’occasion Denis Badault et Quinsin Nachoff, sax canadien venu pour l’occasion, A Vaulx Jazz faisait la part belle à Tim Berne en trio + Marc Ducret, et au John Abercrombie Group où l’on retrouve Joey Baron aux drums, Mark Feldman au violon et Marc Johnson à la basse. Un rêve passe. Que voulez-vous qu’il arrivât à ces musicens d’exception qui donnent l’impression de jouer ensemble depuis vingt ans sur toutes les scènes du monde ? Ce qui est d’ailleurs à peu près la réalité : Marc Johnson, silhouette de Tintin qui ne vieillit pas, John Abercrombie, toujours aussi entier, Mark Feldman, très inspiré et Joey Baron, un poil trop sonore mais toujours soucieux de relancer et relancer encore ses partenaires.

Le set fut à la hauteur des attentes. La musique d’Abercrombie cultive une solidité qui frappe d’emblée et une multitude d’incursions, de clins d’œil et de passes à quatre qui décuplent l’intérêt du thème et le ressourcent en permanence. Un public qui en redemande. Des rappels tout aussi chaleureux. Et, pour conclure, des musiciens évidemment satisfaits. Que demander de plus ? Tout de même, son instrument replié, un verre à la main, Marc Johnson égrène les dates inscrites sur le carnet du groupe : « Quelques dates en Italie, puis l’Allemagne, je crois, et après… back home ». Reste un souvenir d’un bassiste exceptionnel, d’une discrétion rare sur scène, mais qui pose d’une façon magistrale un quartet qu’on espère revoir dans les festivals cet été.

Ah oui : Jazz à Vienne, l’Auditorium de Lyon et A Vaulx Jazz s’étaient surtout donné le mot pour programmer ensemble Roy Hargrove, prévu au départ avec le RH Factor, à l’Auditorium. Un de ces concerts que Jazz à Vienne programme en intersaison dans cette salle où mieux vaut être en bas devant que derrière en haut. Après des avatars dont on ne connaît qu’une infime part, le trompettiste s’est en fait présenté en quintet. Changement de personnel, changement de répertoire. Roy Hargrove, bugle et trompette, magistral, laisse largement la scène à ses compères ; la salle est un peu trop enthousiaste, mais c’est dimanche. Ultime rappel. Le musicien, costard-cravate, part en courant, ses instruments sous le bras. Devoir accompli. Du grand Hargrove.


Thierry Serrano - Directeur du festival A Vaulx Jazz : « Le jazz, une musique turbulente qui s’est imposé au monde »

  • « A Vaulx Jazz » a 20 ans. En 1987, où vous trouviez-vous ?

J’étais spectateur de cette première édition et je ne comprenais pas vraiment cette musique qui arrivait, une musique pleine de vitalité, toujours présente, toujours en renouvellement avec cette ouverture vers d’autres musiques - électro ou musiques du monde. Depuis, le festival a grandi : le nombre de soirées a augmenté, leur contenu a pris de l’ampleur et de la qualité, et en même temps, le festival décidé, voulu par les responsables de la ville, s’est imposé.

  • Pour fêter ces vingt ans, quel était le fil conducteur de cette édition ?

C’est la 20è édition, nous voulions évidemment la marquer de façon particulière. Une façon de fêter l’événement était d’inviter la danse, ce que nous n’avions pratiquement jamais fait. D’où la soirée « A deux bals » qui concluait le festival et au cours de laquelle deux orchestres se succédaient sur scène. Mais aussi parce que c’était la 20è édition, nous avons noué des partenariats avec différentes structures : l’ouverture s’est faite à Francheville, le duo Denis Badault/Olivier Sens tout comme imuZZic ont été reçus par Agapes à la salle Genton, dans Lyon 8°, Roy Hargrove quintet s’est fait à l’Auditorium de Lyon en partenariat avec Jazz à Vienne. Un autre concert a été co produit avec le festival Banlieues Bleues et le théâtre de Saint-Quentin. Enfin, le bal de Laurent Dehors a été réalisé en partenariat avec Jazz à Montbrison.

  • Comment, dans cet univers, s’intercalait la « Soup’ Mix » ?

Comme prévu, ça a été un moment festif. La Marmite avait été la première à présenter quelques réussites avec la gastronomie. Soup’Mix, c’était une autre première. Jusque-là ses concepteurs avaient surtout organisé leurs événements sur d’autres musiques, plutôt funk ou électro. Là, pour la première fois, il s’agissait de mélanger les effluves du « minestrone » au jazz ambitieux de la Marmite où, on le sait, l’humour n’est jamais très éloigné. Pour finir, ça a bien marché, les spectateurs passant de la musique à la soupe en toute complicité.

  • Le Jazz et Vaulx en Velin, n’était-ce pas un peu improbable ?

Le jazz est à l’image de Vaulx. Ça a été une bataille au début mais chut… C’est une musique de métissage venue d’une population déracinée. Une musique turbulente, parfois, et qui s’est imposée au monde. Et partant d’une situation très défavorisée, elle a su se transcender pour devenir une œuvre d’art. C’est cette énergie qui me plaît.

  • N’est-il pas difficile, tout de même, de monter un tel festival en mars, en tentant de réunir une affiche ambitieuse ?

C’est peut-être plus difficile en mars qu’à un autre moment. Mais à la réflexion, là n’est pas la difficulté principale : aujourd’hui, il existe des milliers de musiciens - et des bons, que ce soit en France, en Europe ou ailleurs. Non, le souci est ailleurs - je crois, dans le nombre de concerts et de festivals qui s’accumulent un peu partout. Ce qui fait que le public a beaucoup d’occasions de sortir.