Scènes

À Vaulx Jazz 2010 au jour le jour (1)


Quelques impressions recueillies au fil des soirées par les correspondants permanents de Citizen Jazz lors du festival rhône-alpin… Premier épisode.

Omara, émouvante icône

L’une des dernières apparitions d’Omara Portuando dans la région lyonnaise date de 2006. Elle avait pour cadre Jazz à Vienne. On avait alors pu voir et entendre ensemble pour la dernière fois sur la scène du Théâtre antique les deux icônes du Buenavista Social Club, Omara Portuando et Ibrahim Ferrer, irradiant une vraie émotion. Quelques jours plus tard, Ferrer disparaissait à son retour à Cuba. Ce concert devait rester son testament.

Remué par ce souvenir à la fois étincelant et mélancolique, on pouvait craindre que le retour d’Omara Portuando Pelaez sur scène soit pathétique. Au contraire, il est émouvant et plein de sens car dans une certaine mesure c’est une forme de transmission, de passage de témoin d’une génération à l’autre. Omara est en effet entourée de quelques-uns des meilleurs musiciens cubains du moment : l’expressif Swami Jr à la guitare, l’excellent Felipe Cabrera à la contrebasse, l’incroyable Andres Coayp aux percussions et le foudroyant Rodney Yllarza Barreto à la batterie. Et enfin au piano, un garçon qui fait sensation : Harold Lopez, qu’on aimerait bien ré-entendre un jour en solo ou en petite formation.

La démarche d’Omara est quelque peu chancelante, sa voix n’est plus ce qu’elle a été, mais elle est bien soutenue par ces musiciens talentueux qui ont l’âge d’être ses arrières-petits-fils. Elle aurait pu marcher sur des nuages. A 80 ans, elle conserve le feeling, la vista, le souffle, l’amour et le respect du public qui l’ont toujours habitée. Elle puise dans son abondant répertoire : « Adios felicidad » commence comme une ballade, tout en douceur et en délicatesse, dans un duo avec le contrebassiste. L’interprétation est si sensible qu’on en oublie la présence, à côté de la chanteuse, d’un pupitre qui lui sert de prompteur. Peu à peu, l’orchestre monte en puissance. La voix d’Omara, suit ce crescendo jusqu’à une longue note-paroxysme longuement tenue qui provoque une salve d’applaudissements. Le très classique « Que sera », repris en France par Nougaro, offre au guitariste et directeur de l’orchestre l’occasion d’un brillant solo avant que chaque instrumentiste ne se mette en avant tour à tour et que le batteur ne conclue par un solo d’une grande virtuosité. Omara sort de scène au bout d’un peu plus d’une heure, laissant un quart d’heure l’orchestre assurer le spectacle, prouvant si besoin était qu’il se situe au-delà du rôle d’accompagnateur. À son retour, l’icône interprète deux grands standards, « Guantanamera » et « Besame mucho ». Elle quitte définitivement la scène en égrenant les gracias puis en reprenant l’« l’Hymne à l’amour » d’Edith Piaf avec des tombereaux d’émotion, en faisant tanguer le public le temps d’une dernière standing ovation.

Melingo tango

En première partie, la soirée avait démarré non sans susciter un pointe d’inquiétude. Le chanteur argentin Melingo et ses quatre musiciens demeurent dans un registre si classique, façon tangos répétitifs, qu’on craint de voir l’ennui s’installer. En fait, gentiment dingue, ce sosie de l’acteur Gian Maria Volonte casse assez vite les stéréotypes pour créer un spectacle très personnel grâce à un jeu de scène parfaitement déjanté, bien dans l’esprit du nuovo tango dont il est l’un des chantres.

Si l’on ajoute à cela sa voix parfaitement rocailleuse et abrasive à souhait, plus tango que tango, et d’excellents musiciens sachant manier à la fois le bandonéon et la scie musicale, on imagine sans difficulté comme cette première partie a pu fournir une parfaite introduction à la seconde. Au bilan, une soirée de plus en plis intense ete reflétant deux facettes profondément expressives de l’âme latino.

Patricia Barber

La chanteuse et pianiste américaine est au fil du temps devenue pianiste d’abord et ensuite, seulement, chanteuse, emmenant dans son univers très personnel d’excellents musiciens.


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Patricia Barber © H. Collon

On attendait une chanteuse, on a découvert une pianiste. Un peu exagéré certes, mais il y a de ça. Mercredi 23 mars, en seconde partie de soirée, Patricia Barber a pris dans une certaine mesure le public de la salle Charlie Chaplin au dépourvu. Un public venu en plus grand nombre que prévu et qui ne le regretta pas !

Petit rituel pour commencer : avant de caresser les touches de son piano, la native de l’Illinois retire lentement bottines et chaussettes pour jouer pieds nus. C’est alors seulement que les touches, seules, s’envolent.

La voix d’abord n’est pas là où on l’attend. Patricia Barber s’exprime, lorsqu’elle joue, à la manière des plus grands pianistes : par des cris, des grognements, de grands mouvements amplifiés. Parfois même elle joue debout. Un vrai spectacle à elle seule. Son jeu empreint de classicisme, mais aussi adepte des ruptures, est aérien, instinctif et fluide. Ses solos sont savamment ordonnés. Fille du saxophoniste Floyd « Shim » Barber (qui a notamment joué avec Glenn Miller), elle n’a jamais caché son admiration pour Shirley Horn, côté voix, et pour Bill Evans côté piano. Elle rend d’ailleurs hommage à ce dernier en revisitant en apesanteur « Someday My Prince Will Come ».

Ses musiciens la suivent avec un plaisir évident dans son univers personnel : le subtil Neal Alger à la guitare, le très efficace Eric Monstka à la batterie et de l’étonnant Michael Arnopol à la contrebasse. Elle prend parfois un malin plaisir à déstructurer les grands standards de la pop. Reprenant « On the Road Again » de Canned Heat (1968), elle transforme un tableau de maître académique en un Picasso de la grand période cubiste, laissant libre court à sa voix chaude, le plus souvent caressante, qui s’achève en un souffle pareil à une caresse. Hommage aussi, le temps d’une composition, à Cole Porter à qui elle vient de consacrer un album (Cole Porter mix, EMI/Blue Note). C’est ça, Patricia Barber, un mix et une atmosphère pour le moins singuliers.

  • Dominique Largeron

Céline Bonacina Alefa ! Trio

Céline Bonacina s’est à l’évidence amusée à emprunter maints itinéraires différents cours de sa jeune carrière avant de les réunir en secouant très fort, histoire de voir sur quoi cela pouvait déboucher. Le résultat provisoire de cette quête est donc cet « Alefa ! Trio », dimensionné sur mesure pour la jeune saxophoniste et ses acolytes, chargés d’introduire une grande soirée d’A Vaulx Jazz.

« Alefa » ? En malgache, l’expression signifie « Vas-y, fonce ! ». Le trio basse-batterie plus saxophones de toutes sortes ne se le fait pas dire deux fois. Décomplexé mais ambitieux, nourri de multiples influences mais surtout marqué par des attirances répétées pour Madagascar et les rythmiques qui s’épanouissent dans l’océan indien. D’entrée, Bonacina se situe dans cet univers, où elle aime à trouver son inspiration : c’est tonique, enlevé. Elle démarre au baryton, dont le tempérament se prête aux thèmes abordés. Basse obsédante et jeu de cymbales omniprésent complètent la fresque. Au gré des thèmes, le trio ne cesse d’ailleurs de déplacer ses frontières, chacun trouvant le moyen de redéfinir son approche instrumentale pour mieux apporter son écot au trio. Ainsi, la basse de Nicolas Garnier se métamorphose-t-elle en permanence pendant que Hary Ratsimbazafy (dr) encadre le tout avec une belle précision. Céline Bonacina n’en est pas à son coup d’essai ; elle sait donner de la « voix » aussi bien dans les petites formations que dans les big bands, où son phrasé décidé est particulièreent efficace. Ici, elle s’aventure dans un autre registre, en insistant sur la délicatesse et une retenue par moments captivante.

Mike Mainieri : un premier concert en France

Pour conclure la soirée, A Vaulx Jazz avait rendez-vous avec un Mike Mainieri nouvelle formule, qui a décidé de se tourner vers le grand Nord pour donner à sa musique des accents inhabituels. Ce quintet, dont c’était la première prestation en France, atteint rapidement la plénitude sous la houlette d’un Mainieri apaisé et concentré. Autour de lui, Bendik Hofseth (sax), Lars Danielsson (basse) et Audun Kleive (dms). Mais c’est évidemment Bugge Wesseltoft aux claviers qui sait faire passer, via des accents guère éloignés du cool d’antan, une étonnante vitalité. On peut regretter que les thèmes se succèdent sans véritble lien entre eux en trio, quartet ou quintet ; cela provoque le retrait des uns puis des autres ; toutefois, cela donne aussi de toutes autres couleurs. Par exemple lorsque piano/basse/batterie se réapproprient, comme sans y toucher, l’art du trio. Ou que Mainieri se penche sur son instrument, pour en extirper des volutes contenues, tout en délicatesse, qui résonnent étrangement au cœur de la formation. Il y a dans ce « Northen Lights » (le disque est disponible) une indéniable capacité à pousser la musique vers la sagesse et la sérénité.

Un grand Francesco Bearzatti

En rendant hommage à la photographe italienne Tina Modotti, le saxophoniste italien franchit un nouvelle étape. Expression spontanée et virtuosité décontractée ne cessent de renforcer notre curiosité pour le musicien et ceux qui l’entourent.


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Francesco Bearzatti © H. Collon

Entre Madagascar et la Norvège, il fallait tout de même que se glisse l’Italie. En la personne de Francesco Bearzatti, celui-là même qui s’éait joint à Bex et Goubert quelques jours plus tôt, en avant-première à Francheville. Ici le saxophoniste a en quelque sorte carte blanche ; il en profite pleinement. Tout d’abord il débarque avec un quartet fait main où il ne cesse de « jouter » avec Giovanni Falzone, l’homme aux contre-ut sans réplique, et qui sait faire de sa trompette une « gratte » électrique bavarde.
Avec Danilo Galo (basse) et Zeno De Rossi (drums), Bearzatti s’est mis en tête de rendre hommage à une photographe italienne, Tina Modotti, qui fut devenue dans les années 30 l’amie de la peintre mexicaine Frida Kahlo. Outre ses tableaux, elle est restée célèbre pour son intransigeance clairvoyante : elle n’épargna rien ni personne, fustigeant autant les politiques véreux que les surréalistes mièvres croisés à Paris. Comme pour faire écho à sa virulence, ce « Tinassima Quartet » déborde d’énergie.

Bearzatti, qui délaisse souvent le saxophone pour la clarinette, s’en donne à cœur joie en menant un travail d’émancipation qui emporte tout sur son passage, musiciens et public (conquis) compris. Certes, il pourrait presque assurer le concert à lui seul. Gourmand et enjôleur, il sait extirper des accents rarissimes de l’un et l’autre instrument. Mais le quartet ne s’en laisse pas compter ! Au gré des thèmes, il sait aussi aiguillonner cette musique aux accents parfois traditionnels voire folkloriques, par des piques joyeuses, toujours renouvelées, où seul semble dominer le bonheur de jouer. Du grand art.

Ravi Coltrane : hors de tout héritage

En démarrant par « Satellite » (Coltrane’s Sound), thème cher à Papa, Ravi Coltrane souhaite-t-il rappeler son point de départ ou d’origine, ou plutôt le moment où lui-même s’affranchit de tout héritage pour construire sa propre musique ?

Bien sûr (encore que….), il a démarré sur un thème du père ; mais il a conclu sur la « Little Symphony » d’Ornette Coleman. Entre-temps, la musique du quartet réuni par Ravi Coltrane coule de source, enjambant tendances et époques avec un naturel confondant. Musique jubilatoire, qui triture le standard en y ajoutant sa patte comme si de rien n’était. Le spectateur n’a pas le temps de se poser la question de la filiation que, déjà, le jeune saxophoniste aborde deux de ses propres compositions (« Midsummer », jolie ballade, et « 13th Floor ») avant d’aller chercher Monk pour un « Epistrophy » de toute beauté.

Ravi Coltrane développe un art tout particulier basé sur une virtuosité décontractée qui ne s’appesantit jamais, préférant laisser la parole à ceux qui l’entourent. Notamment à Luis Perdomo au piano, et auteur de « Shine », repris ce soir-là. Certes, le saxophoniste plonge ainsi dans le « patrimoine », en appelle aux aînés et s’amuse à ramener sur le devant de la scène bop et autre jazz « passés ». Mais il sait aussi lui donner de nouvelles couleurs, la débarrasser de ses traits les plus vieillis pour n’en retenir que l’essentiel et partir ainsi vers sa propre aventure.

Sans doute aussi cette musique trouve-t-elle mieux ses marques en club ; et sans doute tout cela a déjà été fait et refait. Mais, hormis ces réserves, le quartet atteint largement son but en distillant une musique énergique où chaque musicien fait ce qu’il faut pour parler d’une seule voix tout en apportant aux autres les repères ou relances voulus. Un excellent contrebassiste (Drew Gress) et un implacable Ej Strickland à la batterie créent ainsi une assise aussi raffinée que solide et qui n’outrepasse jamais sa mission.

  • Jean-Claude Pennec

Rone, Aufgang et Dead Wood éclairent la soirée « Électro »

Ce ne fut pas la soirée la plus courue, mais celle qui remet le plus en questions les musiques admises.

La soirée « Electro » est presque devenue un « must » d’A Vaulx Jazz, une façon de parier sur l’avenir, les virages musicaux en perspective qui seront à prendre ou à laisser. Cette année, outre Dead Wood, qui a montré, lors de sa rapide intervention, une introspection musicale pleine d’intérêt, les héros de la fête étaient Rone et Aufgang. Rone a su faire monter la pression de façon lancinante. Penché sur ses boîtiers et écrans, Erwan Castex enrichit ses rythmes d’incrustations déroutantes et toujours renouvelées. Ses duos avec le saxophone ont largement entraîné l’adhésion du public venu en nombre malgré l’heure tardive. Castex, vidéaste passé sans mal à l’élaboration de sons qui retiennent de plus en plus l’attention au fil des ans et des créations, a surtout été révélé par Agoria, avant de signer sur son label InFiné, où il rejoint quelques jolies pointures tel, précisément, le groupe Aufgang. Désormais, on retrouve ses compositions ici et là, chez Steve Lawler par exemple, mais surtout, il a réalisé un premier album, Spanish Breakfast, l’année dernière. Images, musiques, recherches, trouvailles…

Le héros de la fête était surtout Aufgang, un trio peu banal : deux pianos et une batterie. Point final. Aux claviers, Francesco Tristano et Rami Khalifé, qui font un bout de chemin ensemble depuis leur rencontre à New York au début de la décennie précédente. A retenir l’origine très classique de Tristano qui a d’ailleurs commis quelques albums dans cette voie avant de découvrir des musiques plus tranchées. En 2007 il publie en effet un album qui fait date en inaugurant une toute autre démarche, d’où découle cette soirée « vaudoise ». Près de lui, près d’eux, Aymeric Westricht aux drums, l’ensemble formant un mix de musiques de tous horizons où l’on ne se prive de rien, où l’on joue de tout, en intégrant, digérant et restituant un phrasé inimitable.

  • Dominique Largeron