Entretien

Jef Neve

Après avoir signé un For All We Know très remarqué avec le chanteur américain José James, le jeune pianiste belge vient de publier chez Universal Jazz son cinquième album, The Imaginary Road.

Le jeune pianiste belge (né en 1977) a beaucoup fait parler de lui ces dernières années, notamment en signant un très remarqué For All We Know avec le chanteur américain José James [Impulse !]. On l’a également entendu aux côtés du vibraphoniste Pascal Schumacher (Face To Face [Enja]), ainsi qu’au sein du groupe « The Groove Thing ». Avec son trio, qui façonne petit à petit un univers singulier, il vient de sortir chez Universal Jazz son cinquième album, Imaginary Road.

  • Imaginary Road semble plus conceptuel, avec un fil conducteur ? Doit-on y voir un message, comme à l’époque de Nobody Is Illegal ?

Pour moi, The Imaginary Road, est une vie parallèle. Cette interview, c’est la vie réelle. La vie parallèle, elle, est bâtie sur les idées et souvenirs colorés par notre esprit. À la fin de l’interview on aura chacun une idée sur le moment qu’on vient de passer ensemble, qui sera teintée par notre personnalité. On se souvient tous d’un événement particulier. Mais ce souvenir ne correspond peut-être pas à ce qui s’est réellement passé. Des détails nous auront échappé. Et notre mémoire nous permet aussi de jouer sur le temps. Outre le passé, on peut aussi avoir des idées sur le futur, imaginer qu’on est à la fin de sa vie et qu’on se demande : « Qu’est ce que j’aurais voulu faire avant de mourir ? ». Cette idée-là peut influencer la vie réelle. Ça peut nous faire prendre des décisions pour demain ou pour les mois qui viennent.

Voilà une manière de voir cette vie parallèle. L’autre route, imaginaire, toutes les idées qu’on a lancées un jour. Dans mon cas, c’est ce que j’ai fait dans la musique. Les gens qui l’écoutent se sont fait une opinion de ma personnalité, j’imagine. Mais elle ne correspond pas forcément à la réalité. J’ai donc le sentiment que cette vie imaginaire est parfois plus importante que la vie réelle. On peut comparer ça aux traces d’un avion qui vient de passer dans le ciel. L’avion est passé, mais elles demeurent. Dans la vie réelle aussi on laisse des traces. On « voit » les autres à travers elles, à travers ces idées. Par exemple, avant cette interview j’avais déjà une idée personnelle de vous par les articles que j’ai lu de vous, ou simplement pour avoir déjà discuté avec vous. Les contacts sociaux se font aussi via cette route imaginaire. Voilà l’idée de l’album.

  • C’est une démarche différente dans l’écriture par rapport aux précédents ?

Oui, pour les autres j’étais parti de la vie réelle. Soul In A Picture était construit autour d’une rupture, une séparation. Je m’étais retrouvé confronté à la vie en solitaire. Ici je ne suis donc pas parti de choses « réelles » mais de l’imaginaire, du monde des idées. J’ai travaillé sur des réflexions qui me permettaient, peut-être, plus de fantaisie. Et j’ai appelé cet album Routes imaginaires parce que j’ai beaucoup voyagé ces dernières années et que je me suis rendu compte que je trouvais plus de « fantaisie » dans ma tête que dans la vie réelle. J’ai voulu construire un grand rêve. Et avec le trio, on a voulu faire un album qui démarre quelque part, décrit une grande arche et, à la limite, ne s’arrête plus. Et pour « construire » ce rêve, on a remarqué que la simple formule acoustique n’était pas suffisante. On avait enregistré tout le répertoire en studio à Heist-op-en-Berg mais, en réécoutant les bandes, on trouvait qu’il y manquait quelque chose. On ne savait pas comment construire ce niveau « inconscient ».

  • Je suppose que lorsque vous écrivez, il y a une ligne assez claire pour savoir où vous voulez aller ? N’y avait-il pas cela dans les compositions de bases ? Vous avez écrit d’une autre manière ?

La source d’inspiration vient d’ailleurs. La façon d’écrire n’a pas été si différente. Il n’y a pas mille façons d’écrire la musique : à un moment il faut penser harmonie, rythme, etc… C’est la source qui est différente - ici, ce qui se passait dans ma tête. Même le morceau « Sofia », qui fait référence à la capitale bulgare, je ne l’ai pas composé pour décrire ce qui se passait là-bas mais dans mon imagination. Il se trouve seulement que j’ai commencé à écrire ce morceau dans l’avion du retour.

Jef Neve © Jos Knaepen

  • Vous avez écrit ce qui se passait dans votre tête, rapporté vos sentiments, plutôt que de frotter votre musique au folklore local ou aux ambiances musicales du pays.

Oui. Ça s’appelle « Sofia », mais le morceau aurait pu porter le nom d’une autre ville. L’important est plutôt l’idée d’« avoir été quelque part », d’être déjà en route vers ailleurs, et d’essayer de traduire ce sentiment de manière musicale.

  • Vous disiez avoir été en studio avec du matériel, avoir enregistré puis n’avoir pas été satisfait du résultat ?…

Il y avait de bonnes prises, mais je n’étais pas satisfait de tout. Et il manquait quelque chose pour évoquer ce grand rêve. C’est Ruben Samama, le nouveau contrebassiste, qui a eu l’idée de créer des sons à partir de rien. Par exemple, sur « Vibe », on a utilisé les bruits d’une personne qui tourne les pages d’un livre, qu’on a mélangés avec le son d’un Rhodes déformé par ordinateur. On a ajouté quelques notes de piano pour faire le lien avec le reste de l’album. On a fabriqué des sons. On a procédé de la même manière pour « Atlas », avec des enregistrements de violoncelle ou de flageolets trafiqués à l’ordinateur… Pour « Endless DC », je commence au piano, puis entrent la batterie et la basse. On l’a enregistré totalement en acoustique. Mais au mixage on a ajouté des effets qu’on a retravaillés sur une piste, avec l’ordinateur, pour retrouver cet esprit d’inconscient, donner l’impression qu’on s’échappe de la réalité.

  • C’est une façon de brouiller les pistes ? Pour ne pas qu’on sache de quel instrument il s’agit ?…

C’est ce qui se passe dans les rêves. Les choses y sont impossibles à expliquer dans la vie réelle. Il y a une distorsion.

  • Vous composez selon une méthode précise ? On retrouve souvent chez vous un travail par strates, une façon de construire un « climax ». Qu’est ce qui est impératif, pour vous, dans la composition : l’harmonie, la mélodie, le rythme ?

La mélodie est sans doute ce qui gère l’idée de continuité. Pour moi, c’est l’élément le plus fort et le plus persuasif quand il s’agit de nous emmener ailleurs. C’est un peu comme pour la musique méditative. J’aime insister là-dessus. C’est un élément qui revient souvent dans ma façon de faire la musique.

  • Cela permet aux autres musiciens d’improviser différemment ? Par exemple, le solo de Teun Verbruggen sur « For The People » est assez original.

Oui, il est « dedans ». Cela vient de mes racines classiques, je crois. Dans le sens du développement « naturel » de la musique. S’il y avait eu une rupture pour lancer le solo de Teun, le fil aurait cassé. Les grands compositeurs procèdent de cette façon. Ravel pour son Boléro, par exemple. A la fin, on se demande où on est. On regarde d’où on est parti et on a la surprise d’être arrivé à une certaine hauteur, sans s’en être rendu compte.

  • Vous êtes donc plus influencé par la musique classique que par le swing habituel du jazz ? Ou bien l’idée est-elle de mélanger le tout ?

C’est ma façon d’être. Je suis européen, je suis né ici, j’ai grandi avec la musique classique européenne. Et bien sûr, c’est très présent dans ma musique. Mais il n’est pas dit qu’un jour je me coupe de toutes ces influences pour chercher tout à fait autre chose.

Jef Neve © Jos Knaepen

  • Vous allez d’ailleurs vers un autre univers avec « The Groove Thing ».

Je suis content de jouer dans ce groupe car globalement je ne suis pas responsable de la musique. C’est un collectif. Il y a des compositions personnelles, mais surtout des morceaux de Nic Thys (cb) ou Nicolas Kummert (ts). Il y a même une ou deux compos de Lieven Venken (dm). Nous avons décidé d’enregistrer un album live car cette musique a besoin d’ambiance. En studio, ça aurait été trop clean. Ici, il faut jouer avec la surprise de ce qui peut se passer sur scène, ça fait partie de la musique. Ce qui n’est pas du tout l’esprit d’« Imaginary Road », qui est presque construit comme une symphonie. C’est un album qu’il faut écouter dans son entièreté.

  • Vous avez changé de contrebassiste : Ruben Samama a pris la place de Piet Verbiest. Qu’a-t-il apporté de différent ?

Piet Verbiest est un bassiste formidable. Pour obtenir le son grave de la contrebasse, le côté roots, c’est l’idéal. Un peu comme Philippe Aerts, peut-être. Ce sont des bassistes qui nourrissent toujours la base, et la contrebasse est indispensable pour moi. Mais, je cherchais quelqu’un qui pouvait alimenter la conversation avec le piano dans les aigus, dans la voix ténor ou même alto. Quelqu’un qui n’ait pas peur de plonger dans le milieu du clavier. Mais qui possède une approche mélodique, aussi. Jouer dans la hauteur de l’instrument, c’est une chose, mais raconter quelque chose en plus, ce n’est pas évident. J’ai cherché longtemps et finalement, c’est Teun qui a trouvé Ruben lors du Tremplin Jazz d’Avignon. Ruben jouait avec un groupe allemand, je crois. On a décidé de l’inviter pour une répétition, avant qu’il ne reparte à New York, où il vit. Au bout de deux minutes je savais que c’était lui que je voulais. Mais j’étais dans une drôle de situation : c’était un peu comme si je trompais mon propre bassiste.

  • Surtout que Piet Verbiest faisait partie du trio depuis le tout début.

C’est même Piet qui m’a appelé, à l’époque ! C’est lui qui gérait le trio, au début ! Ça n’a pas été facile de le lui annoncer. Nous sommes, en plus, de très bons copains. Mais j’ai dû prendre une décision. La plus difficile de ma vie. Mais il le fallait, pour continuer dans la direction que je voulais. Et Piet a été super. Il ne m’a jamais rien reproché ; au contraire il m’a rassuré et conforté dans mon idée. Rien que pour sa réaction, je dois dire que c’est un grand monsieur.

  • Vous avez répété souvent avec Ruben avant d’enregistrer ? Vous avez tourné ensemble, avant ?

On n’a pas eu beaucoup d’occasions de jouer car les concerts prévus en trio étaient bookés avec Piet. Et je ne voulais pas changer ça. Et puis Ruben habite New York, il fallait s’organiser autrement. Maintenant, on doit concentrer nos concerts sous forme de tournée, sinon c’est ingérable. Bref, avant de se retrouver en studio, on avait cinq ou six concerts derrière nous, pas plus. D’un autre côté, ça nous a permis de garder de la spontanéité et d’avoir de bonnes surprises en studio.

  • Le duo que tu formes avec José James, c’est aussi une surprise ? Comment cela s’est-il concrétisé ?

José James était venu présenter son album The Dreamer dans l’émission que j’animais à l’époque sur Klara [radio de la chaîne publique néerlandophone belge]. C’est Lisbeth, la co-animatrice, qui le connaissait. Moi, honnêtement, je n’avais jamais entendu parler de lui. Et comme toujours dans cette émission, on termine par quelques standards en live. « Lush Life », entre autres, et il y a eu un déclic. Quelques mois plus tard il est revenu en Belgique jouer en première partie de Joan As A Police Woman. Comme son pianiste n’avait pas pu venir il m’a recontacté, j’étais libre et, sans avoir répété, on a fait le concert. Et de nouveau, on a ressenti cette magie. On a fêté ça et le lendemain, comme il avait une journée « off », il m’a proposé d’enregistrer quelques standards, pour le fun et pour avoir un souvenir musical. Je me suis mis à la recherche d’un studio et, heureusement, le Galaxy était libre. On a enregistré, sans aucune pression ; à aucun moment on n’a imaginé sortir un album un jour. C’est simplement sur la route du retour, en réécoutant les morceaux, qu’on a réalisé qu’il y avait de belles choses et qu’on en était contents.

Jef Neve © Jos Knaepen

  • C’est donc cet enregistrement-là qui se trouve sur l’album ?

Oui, avec un autre, enregistré plus tard. En fait, pour la petite histoire, je jouais à Londres quelques mois plus tard avec mon trio et j’avais pris l’enregistrement avec moi. J’étais assez fier de ce que nous avions fait, je l’avoue, et je l’ai fait écouter à Universal London - en cachette car José était encore chez Brownswood, le label de Gilles Peterson. Ils ont trouvé ça très chouette, mais ont préféré nous renvoyer sur Verve, aux US, un label qui convenait mieux à ce type de musique. Verve a adoré et nous a contactés tout de suite. Ils ont arrangé le « buy out » de José, lancé le disque sur Impulse !, et l’ont distribué dans le monde entier.

  • Avec José, vous avez alors beaucoup tourné. Pas seulement en Europe mais aussi aux Etats-Unis.

Oui, c’était ma première tournée là-bas. En juin et juillet. Puis on a fait le Canada et l’Europe.

  • Ce séjour aux US a changé quelque chose dans votre approche musicale ?

Ce qui a changé, c’est qu’il s’agit de standards de jazz et que je n’en jouais pratiquement jamais. La dernière fois c’était à l’école… (rires). Je ne suis pas du tout spécialiste.

  • Vous avez peut-être une autre façon de les aborder justement parce que vous n’avez pas cette culture, José James venant lui-même d’une culture plus soul, r’n’b, hip hop… C’est ça la magie ?

Peut-être, oui. C’est l’alliance de deux musiciens qui connaissent quand même la musique traditionnelle américaine, le jazz, qui nous connecte. José a quand même grandi avec cette musique. Moi je ne peux pas en dire autant. J’ai appris le jazz au Conservatoire, ce n’est pas pareil. Je n’ai pas ce bagage. Au moment où nous avons enregistré l’album, je n’étais pas vraiment plongé dans cette tradition-là. Et c’est vrai que j’ai beaucoup appris en voyageant aux Etats-Unis, j’ai entendu et rencontré beaucoup de musiciens traditionnels. J’ai aussi joué dans des clubs de jazz pour un public uniquement noir. Ça change la donne. Et je dois avouer que j’ai un peu plus confiance maintenant, quand je dois swinguer. Mais mon but n’est pas de sonner comme Bill Evans ou comme un jazzman traditionnel. Je veux sonner avant tout comme moi-même.

  • C’est votre propre histoire que vous voulez raconter. C’est ce que vous faites aussi dans un autre duo, avec Pascal Schumacher…

C’est certain. Quand on a commencé à jouer ensemble, Pascal et moi, on sortait tout juste du Conservatoire. On cherchait notre chemin. Ça reste toujours une recherche, d’ailleurs. Au début, on se sentait une obligation de swinguer. Mais notre nature n’est peut-être pas là. D’ailleurs, Pascal a pratiquement abandonné cette optique. Il ne veut plus rentrer dans cet idiome. Il fait beaucoup plus de recherche en musique classique contemporaine, improvisée, etc. Et c’est cette idée qui est présente dans ce duo. Tandis qu’avec José, je ressens toujours une tension entre lui et moi, une obligation de respecter la musique traditionnelle américaine, que je ne maîtrise pas totalement, comme je l’ai dit. Je me souviens d’un concert, à Hollywood je crois, devant un public uniquement noir, où José a proposé de jouer en rappel « Everyday I Have The Blues ». Je ne l’avais jamais joué, on ne l’avait pas répété. C’est pourtant un blues basique. Mais c’est ça ma faiblesse : jouer un blues, sans soutien rythmique, simplement au piano… Je me suis senti tout nu ce soir-là ! En sortant de scène, José m’a dit : « That’s the worst blues I ever heard in my life ! » (Rires). Cela nous a amené à discuter toute la nuit à propos du blues, du jazz et de la musique improvisée. Je me suis retrouvé à défendre l’influence de la musique européenne sur le jazz… Mais cette discussion avait du bon, car José m’a expliqué ce que cette musique signifie pour lui et pour tous les Noirs, dans la façon de la vivre, de voir les choses. J’ai compris ce que ça représente pour eux, et aussi pour moi, maintenant. Et du coup, j’ai trouvé ma voie dans ce genre qu’on appelle le blues. Et je n’ai plus peur de jouer « Everyday I Have The Blues » avec José (rires).

  • Cette expérience peut-elle influencer votre travail avec le trio ?

Je crois que tous les projets influencent les autres d’une certaine manière. Ce qui ne veut pas dire que je vais composer des morceaux « swing » pour le trio. Je veux suivre et le nouveau chemin qu’on explore en ce moment avec Teun et Ruben, chercher ma propre voie. Je commence à voir doucement ce que ça représente, et je me découvre encore.