Chronique

Abdullah Ibrahim

Senzo

Abdullah Ibrahim (p)

Label / Distribution : Intuition/DistArt

Ceux qui ont eu la chance d’assister à un concert d’Abdullah Ibrahim se trouveront ici en pays de connaissance. Même son de piano somptueux, mêmes attaques précises et fluidité du jeu, même recueillement qui vous saisit après quelques notes, même sensation qu’à travers ces notes respire un univers de musiques et de musiciens passés et présents.

Abdullah Ibrahim, en concert, ne fait pas simplement de la musique : il entrouvre une fenêtre sur une immense culture et une authentique spiritualité humaniste. L’écoute de Senzo devrait procurer le même sentiment.

Un jazz nourri de lieder romantiques (« Ocean and The River ») autant que de Duke (« In The Evening », ou cette délicate évocation de « African Flower » sur « Aspen »), de Coltrane (deux morceaux lui sont expressément dédiés) et de Monk (« Blues for Bea », dédié à son épouse la vocaliste Sathima Bea Benjamin), vécu et joué comme une suite en vingt-deux mouvements liés - certains très courts - et non comme une enfilade de morceaux discontinus.

Stride et swing tutoient Schubert ou Mahler (« Senzo », « Nisa »), les racines sud-africaines de « Dollar » Brand [1] s’en mêlent (« Tookah », « Banyana Children of Africa ») et s’emmêlent, luxuriantes, à des ressouvenirs minimalistes ( « Jabulani »). Abdullah Ibrahim propose au passage quelques compositions aux airs de classiques potentiels (« Corridors Radiant », « Senzo »…) et s’en va comme il était venu, sur l’Océan et la Rivière, après un salut au maître Ellington (« In a Sentimental Mood »).

Le disque sonne comme ces inventaires qu’on fait, l’âge venant. Comme les mémoires d’un musicien essentiel. Un regard en arrière sur un parcours artistique et humain d’une extrême intensité, un regard devant : l’entrée dans un état nouveau. Senzo, prénom du père de l’artiste, signifie « ancêtre » en japonais. C’est probablement ainsi que se voit le pianiste au seuil de la vieillesse : ancêtre à son tour, avec tant de choses à livrer. Seul, à nu, entier et intègre.

par Diane Gastellu // Publié le 4 mai 2009

[1C’est en 1968 qu’Adolph Johannes « Dollar » Brand, en se convertissant à l’islam, a pris le nom d’Abdullah Ibrahim.