Chronique

Abdullah Ibrahim

Mukashi

Abdullah Ibrahim (p, fl, voc), Cleave Guyton (fl, cl, sax), Eugen Bazijan (cello), Scott Roller (cello)

Label / Distribution : Intuition/DistArt

Le titre du disque peut se traduire (du japonais) par « autrefois », et ne surprendra pas ceux qui suivent le parcours musical d’Abdullah Ibrahim. Cela fait quelques années qu’avec son trio il revisite ses grands succès, dans une sorte de remémoration de sa vie et de son histoire, laquelle, on le sait, l’a conduit de l’Afrique du Sud de l’apartheid aux USA en passant par l’Europe. C’est au détour des années 70 qu’il s’est fait connaître chez nous, grâce à quelques disques fameux sur le label Enja. A l’époque, il faut le rappeler, il était associé dans notre idée à deux ou trois autres pianistes « lyriques », comme Keith Jarrett, Joachim Kühn ou Paul Bley.

J’ai déjà eu l’occasion de le dire à propos de Kühn ou de Bley : il est tout à fait injuste que la place dominante prise par Jarrett dans le champ médiatique se soit effectuée à leur détriment. C’est vrai aussi en ce qui concerne Abdullah Ibrahim (ex Dollar Brand). Quant à la particularité qui m’incite à distinguer Mukashi, c’est l’originalité de la formation : au lieu de s’en tenir à son habituel trio, le pianiste a retrouvé un vieux partenaire en la personne de Cleave Guyton, il s’est remis à la flûte, et a glissé çà et là quelques vocaux à sa manière. Sans oublier la rencontre avec les violoncellistes !

En conséquence de quoi l’album (ici le mot est très juste, puisqu’il s’agit bien d’une sorte de livre où chaque morceau est comme une page) prend une dimension nouvelle : à la succession des « tubes » succèdent de nouveaux thèmes, et on note des arrangements nouveaux. Ecoutez par exemple, pour vous en faire une idée, le délicieux « Matzikama » ou les « Trace Elements For Monk » - vous ne pourrez bientôt plus vous en passer. Cette musique a conservé une force peu commune, et s’instille dans votre vie de façon à y laisser quelque chose d’indélébile. En même temps, elle ne s’impose par aucune tentation virtuose ou grandiloquente. Abdullah Ibrahim aura 80 ans cette année (en octobre) ; il est sans nul doute, à sa façon, un fondateur (même s’il se reconnaît des sources), ne serait-ce que par son art de croiser les musiques et de convoquer la mémoire dans le champ de la création musicale.