Tribune

Abdullah Ibrahim, un géant est tombé

In memoriam Abdullah Ibrahim (1934 - 2026)


Abdullah Ibrahim © Franck Bigotte

Abdullah Ibrahim nous a quittés le 15 juin. Il était l’un des très grands de sa génération.

Abdullah Ibrahim solo
© Michel Laborde

Adolph Johannes Brand naît à Capetown en 1934. Il commence à étudier le piano à l’âge de sept ans. A 15 ans, il joue dans des groupes locaux. Sa carrière professionnelle décolle en 1958 avec le Dollar Brand Trio (il emprunte le pseudonyme à une marque de cigarettes populaire en Afrique du Sud). En 1959 il fonde les Jazz Epistles – vous aurez perçu l’hommage aux Jazz Messengers d’Art Blakey. C’est l’un des tout premiers groupes de be-bop sud-africains, le premier à enregistrer un album et, vu d’ici, sa distribution ressemble à un all-stars : Hugh Masekela, Kippie Moeketsi, Jonas Gwangwa, Makaya Ntshoko… les figures emblématiques du jazz sud-africain des décennies à venir sont toutes là.

Dollar Brand est classifié comme métis par les lois de l’apartheid, instaurées en 1948. Après le massacre de Sharpeville, les tensions et la pression du pouvoir blanc contribuent à désagréger les Jazz Epistles. Il fait le choix de l’exil en 1962 et s’installe en Europe, d’où il continue à mener son combat pour la liberté.
La chanteuse Sathima Bea Benjamin, qui n’est pas encore son épouse, invite Duke Ellington à venir le voir en concert à Zürich. Le géant reconnaît son égal : il va parrainer le premier album international de Dollar Brand, enregistré à Paris et paru en 1963 chez Reprise Records. Le futur Abdullah Ibrahim (il prendra ce nom en se convertissant à l’islam en 1968) y montre déjà, en germe, ce qui sera sa signature tout au long de sa carrière : l’influence d’Ellington et plus encore de Monk saute aux oreilles, mais son jeu de piano très concertant s’écarte des classiques du jazz de son époque pour installer une rythmique puissante et dansante qui s’émaille d’harmonies et de voicings singuliers.

L’exil fera d’Abdullah Ibrahim un vivant creuset des musiques noires et métisses, celles de son Afrique comme celles des États-Unis où il s’installe bientôt. Entre deux remplacements de Duke à la tête de son orchestre, il étudie à la Juilliard School, se frotte à la New Thing en compagnie d’Archie Shepp, Don Cherry, Cecil Taylor… et sa discographie parle, inlassablement, de l’Afrique. Son inspiration va malaxer la diversité musicale de son parcours : le marabi des bouges de Jo-Burg, les chants d’église xhosa de sa mère pianiste et cheffe de chœur, les angles vifs et les vraies-fausses notes de Monk, la déchirure du free jazz et une spiritualité toujours présente jusque dans les morceaux effervescents comme le célèbre « African Marketplace ». Chez lui, l’intime dialogue en permanence avec le collectif, avec une joie intérieure mêlée de mélancolie métaphysique.

Abdullah Ibrahim inspirait le recueillement et communiquait un sentiment d’élévation

Son engagement aux côtés de l’African National Congress ne se démentira jamais. Il revient à plusieurs reprises, brièvement, en Afrique du Sud. En 1974, il y enregistre « Mannenberg », qui sera repris comme un hymne pendant les émeutes de Soweto. Son évolution philosophique et spirituelle rejoint celle de Mandela : il lutte pour le renversement de l’ordre raciste, mais loin de tout esprit de revanche.

Après l’apartheid, enfin libéré de l’exil, il revient en Afrique du Sud où il fonde une académie de jeunes musiciens et un big band de 18 membres. La transmission devient enfin possible. Il s’établit en Allemagne et fait de nombreux allers-retours entre la Bavière et son Cap natal.

Sur scène, Abdullah Ibrahim inspirait le recueillement et communiquait un sentiment d’élévation. À mesure qu’il avançait en âge, son jeu cherchait le dépouillement mais conservait cette luxuriance harmonique chevillée à son identité musicale. Et le message politique et spirituel qu’il portait avait la même clarté que son jeu : mesuré, serein, plein d’un humour discret, mais à jamais sans concession.
So long Abdullah, it’s been good to hear you.