Scènes

Ahmad Jamal au Duc des Lombards

Les légendes du jazz sont à Paris !


Depuis sa réouverture, le Duc des Lombards s’attache à faire venir en club des musiciens célèbres qui s’y font rares. En mai, nous avions ainsi pu jouir de la rare présence de David Binney, accompagné des redoutables Craig Taborn, Scott Colley et Brian Blade ; en ce mois de juillet, c’est rien moins que le quartet d’Ahmad Jamal qui se produit quatre soirs d’affilée à l’angle de la rue des Lombards et du boulevard deSébastopol.

lls ne manquent pas d’air, au Duc des Lombards ! Faire défiler dans un étroit club du centre de Paris des légendes du jazz qu’on ne voit que dans les grandes salles et les grands festivals, comme Ahmad Jamal, ou des musiciens culte retirés des affaires après avoir livré à l’Histoire, dans les lointaines sixties, des albums fulgurants, tel Pete La Roca !

Après tout, la fortune sourit aux audacieux… En attendant, la fortune n’est pas superflue pour pénétrer dans ce cocon chic, car les places ne sont pas données. M. Jamal n’est pas réputé pour vivre d’amour et d’eau fraîche et c’est bien le diable si son cachet, qu’on imagine rondelet, est amorti par une cinquantaine d’heureux élus présents car les lieux, en effet, sont exigus. Et puis il n’est pas seul [1], puisque sont déjà sur scène son bassiste habituel, James Cammack, le percussionniste Manolo Badrena, ancien de Weather Report et un jeune batteur, James Johnson, issu comme lui de Pittsburgh (il nous informe qu’il a aussi joué avec James Moody, et qu’il a une prédilection pour les rythmes brésiliens.)

Avant de se glisser au Duc pour y accueillir un dieu vivant, on se sent tout chose, imaginant un regard du maître, voire quelques mots échangés, puisque tel est le miracle des clubs, qui vous permettent d’approcher les musiciens de près.

Nous en sommes à ce point de nos réflexions quand Ahmad Jamal apparaît lentement, majestueusement, dans l’escalier montant des loges. Il s’asseoit un instant près du recoin où nous sommes installé et l’on se retrouve épaule contre épaule avec le principal inspirateur de Miles Davis ! Pendant ce temps, la sympathique Chargée de communication, toute émue, présente les musiciens en lieu et place de Jean-Michel Proust, qui lui a cédé le micro pour la dernière prestation du quartet. Ahmad Jamal n’est pas coiffé de son habituel calot, mais muni de ses éternelles lunettes de soleil. L’occasion est belle pour l’amateur de s’attarder sur ses mains, dont sont sorties tant de prodiges. Ce ne sont pas de vastes mécaniques à la Oscar Peterson, Art Tatum ou même Bill Evans, mais tout de même des instruments de taille raisonnable, guère épaissies par ces impressionnantes tranches de muscles qu’on voit parfois chez les plus athlétiques virtuoses. Leur empan permet néanmoins la plus grande aisance dans les octaves.


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Ahmad Jamal © Michel Laborde/Vues sur Scènes

Toujours est-il que ces mains sont capables d’exprimer l’autorité, car dès l’entame - “Dynamo” commence le set comme il commence le récent It’s Magic paru cette année chez Dreyfus – l’index est impérieux, qui désigne tour à tour le batteur ou le percussionniste. En d’autres lieux on parlerait d’une direction « zornienne » si nous n’étions avec ces quatre hommes au coeur d’une musique à laquelle les puristes peuvent sans hésiter attribuer le label « jazz ».

Cet index autoritaire indique que nous avons affaire à des musiciens dociles. Il ne s’agit pas en effet d’une formation égalitaire dont les membres se partageraient la direction au gré de l’improvisation mais s’agit d’un quartet où les sidemen réagissent au quart de tour - de « perfect sidemen » en quelque sorte : en témoigne le batteur, qui répond à ma question « Dans quel style jouez-vous ? » par « In any style, any rythm, I just play ! ». Et puis souffle sur cette scène l’esprit du jazz qui s’accommode moins bien des partitions, ici absentes, que la musique classique. James Johnson nous apprend qu’il ignore dans quel ordre seront joués les morceaux, et même la set-list. Cependant, on ne souffrira durant le concert d’aucun flottement, contrepartie habituelle du risque et de l’improvisation. Il faut dire que James Cammack promène sa contrebasse au côté du maître depuis 25 ans, que Manolo Badrena est un pilier de ses formations depuis les années 1990 et les disques The Essence Part 1 et 2, et que James Johnson, il nous le confie, tient la batterie épisodiquement avec M. Jamal depuis plus de quatre ans. Bref, tout ça est soigneusement rodé et c’est tant mieux, car cette musique supporterait mal l’imperfection : elle avance sans cesse, gonflée d’énergie, comme sur « Back To The Island » où le leader conduit ses troupes vers un sommet de groove et d’énergie ponctués d’approbations sonores. Et si elle avance si bien, c’est qu’elle repose sur une précision rythmique chirurgicale, avec trois musiciens qui assurent en permanence, infaillibles, pendant que le leader disparaît, revient papillonne, murmure, virevolte, chacun de ses surgissements intervenant avec une précision confondante.


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James Cammack © Michel Laborde/Vues sur Scènes

Contrairement à cet autre géant qu’est McCoy Tyner, preuve vivante, comme lui, qu’une immense énergie peut naître de la musique, Jamal ne déverse pas un flux torrentiel de notes ou d’accords, loin de là. Au contraire, il sait ouvrir l’espace en y ménageant des silences, si bien amenés que l’élan ne faiblit pas le moins du monde. Et pourtant, il pourrait se dépenser sans compter car il semble en grande forme : il échange rires et sourires avec les musiciens, et si son énergie n’est pas aussi physique que sur son disque Impulse ! The Awakening, enregistré en février 1970, elle rayonne tant l’homme illustre à merveille le titre du standard qu’il reprenait sur ce disque : « I Love Music »…

L’avantage du club est qu’il permet d’entendre le son des musiciens au naturel, plutôt que sonorisé. Ahmad Jamal peut ici jouer pianissimo, faire admirer le cristal d’un son perlé ou qui sait rester charnu quand il est percutant (« It’s Magic »). Un grand musicien, c’est un son, et le son d’Ahmad Jamal est à l’image de son style : unique.

Comme souvent, il utilise tout le registre de l’instrument, y compris des aigus lointains où il termine des fusées d’arpèges. De près, il est passionnant d’analyser son style, avec peu de passages en accords des deux mains. Alternance à la main gauche de block chords et de phrases staccato dans le grave, percussives et puissantes, mais jamais dures, qui servent à ponctuer le discours et à le relancer. L’usage des pédales est parcimonieux. Le chant « sort » bien. Jamal aime à contenir sa puissance dans des notes éparses et ténues pour la laisser éclater par échappées aussi éclatantes que soudaines. Quant à la forme des pièces, la construction en est souvent identique : quelques accords liminaires posant l’harmonie et identifant pour les musiciens le morceau à venir ; exposé du thème, toujours clair et ciselé avec naturel et évidence ; puis le développement où le souci constant de contraste entre tension et détente ne nuit jamais au maintien d’une pulsation jouissive qui anime bien des pieds dans l’assistance.

Bref, c’est le véritable, le grand, l’unique Ahmad Jamal, et non un fantôme ou un souvenir que le Duc des Lombards nous a proposé en ces quatre soirs de juillet. La preuve ? « Poinciana » bien sûr, éternel hit, toujours restitué avec une incroyable fraîcheur et un plaisir qui ne semble pas feint - et ce soir-là, teinté par endroits d’inflexions bluesy inattendues.

Remercions donc le nouveau Duc des Lombards, Jean-Michel Proust et sa sympathique équipe, et si les légendes reviennent en club à Paris, prenons-nous à rêver : pourquoi ne verrrions-nous pas un jour Enrico Pieranunzi, Marc Johnson et Joey Baron ? Puisque le propre des rêves est de ne connaître aucune limite, imaginons un Keith Jarrett enfin apaisé, heureux et, disons-le, guéri, avec ses complices Peacock et DeJohnette, partageant quelques instants de musique dans l’intimité d’un club, comme trois soirs de suite, en 1994, devant les heureux clients du Blue Note à New York…

par Laurent Poiget // Publié le 22 juillet 2008

[1tiens, bonne question : s’est-il jamais livré à l’exercice du solo, passage qu’on dit obligé pour les géants du piano ?