Scènes

Allan Holdsworth trio au Sunset


En ce dimanche 20 mai 2012, dans le sous sol surchauffé du Sunset, une foule d’inconditionnels se presse : un public à 90 % masculin, dont 90 % de guitaristes, voire de bassistes… un parterre de connaisseurs ! De fait, le « power trio » d’Holdsworth aurait mérité de se produire dans une salle plus grande tant il envoie de décibels et tant le public est nombreux… Pour l’occasion le Sunset est même passé au système du double set payant permettant d’accueillir sur deux soirées tout le public parisien de ce guitariste adulé.

Ce que les fans aiment chez Holdsworth, ce n’est pas tant la vélocité que la fluidité et la souplesse des solos ; ils sont sensibles à sa modalité singulière et à ses intervalles aussi improbables qu’inaccessibles au commun des guitaristes. A l’aveugle et à l’issue de deux mesures, on reconnaît instantanément son jeu inimitable, qui s’exprime dans une tonalité toute personnelle. Ce son unique est obtenu grâce à un système de double amplis (d’où le léger chorus et l’impression stéréo) et à une série d’effets qui lui donnent sa couleur reconnaissable entre toutes. Holdsworth démontrait déjà cette approche au début des années 80 dans la cave du Riverbop (au bout de la rue Saint-André-des-Arts), où je l’ai découvert en scène pour la première fois à Paris.


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Photo Emmanuelle Vial

Le bassiste Jimmy Haslip, qui accompagne Holdsworth depuis quelques années, est gaucher et joue sur une six cordes (signée Keith Roscoe) de gaucher… mais avec des cordes montées à l’envers, les graves à la place des aigus. Son style « carré » convient parfaitement au contexte. Comme le savent les fans, ce solide musicien a longtemps fait partie du groupe de jazz rock Yellow Jacket et a joué en trio avec Robben Ford/Vinnie Colaiuta ou avec Gino Vannelli ; sa discographie jazz rock fusion ou en contribution de studio est copieuse.

Virgil Donati est un batteur australien très technique et extrêmement puissant. Les murs du Sunset ont tremblé sous ses coups redoublés. Son set est étoffé d’une double pédale de kick et double charley. Il officie en prise traditionnelle tambour et avec une indépendance de jeu exceptionnelle. Ce toaster est à fond du début à la fin et le port des bouchons est hautement recommandé tant son propos suscite de décibels… Donati a ses admirateurs, qui apprécient précisément son côté très « clinic » et démonstratif. Pour d’autres, il peut manquer de dynamique et d’alternance de jeu. On peut cependant regretter que ce style musclé ne mette pas suffisamment en valeur la finesse du duo Holdsworth/Haslip, à l’image des collaborations passées avec Gary Husband ou Chad Wackerman, qui offraient une palette de rythmes et d’atmosphères plus nuancées. Le précédent quartet vu au New Morning en mai 2007 avec Alan Pasqua aux claviers, Chad Wackerman (dms), et toujours Jimmy Haslip à la basse reste une référence en la matière en termes de musicalité et de lyrisme.

Le concert, bien que court, est néanmoins intense. Un des plus beaux moments reste un solo tout en accords et en nappes synthétiques, articulé avec la pédale d’expression : un grand moment de douceur et de textures planantes composées d’accords enrichis improbables et mystérieux. Toute la magie du jeu d’Holdsworth résumée en 3 minutes. Le reste du set est envoyé sans concessions… pur jazz rock fusion en mode concentré et punchy. Curieusement, le public - sonné - insiste peu pour réclamer un rappel qui ne viendra pas… mais les inconditionnels sont visiblement comblés.

Allan Holdsworth, très accessible à l’entracte, est très sollicité par les demandeurs d’autographes et répond volontiers aux questions techniques. Après toutes ces années, ce monument atypique du monde de la guitare continue à s’exprimer sur des modes bien à lui, avec des intervalles et des écarts inusités même chez les meilleurs guitaristes… et injouables pour la plupart d’entre eux ce qui, dès lors, ne laisse pas de les fasciner. Selon la légende, Zappa disait qu’il n’y avait (eu) que deux guitaristes originaux, Hendrix et Holdsworth… C’est une chance que de l’avoir revu et entendu à Paris après sa tournée aux US et et Canada.