Scènes

Anthony Braxton au Petit Faucheux (Tours)

Concert du Diamond Curtain Wall Trio et de l’Amok Trio au Petit Faucheux de Tours.


On se languit d’Anthony Braxton en France. Alors qu’il multiplie les créations et pousse de plus en plus loin ses expérimentations avec des musiciens aussi fidèles qu’étourdissants, ses prestations en dehors du continent américain se font rares. Il ne s’était pas produit ici depuis des années. Quel tour de force, donc, de la part du Petit Faucheux à Tours, que d’avoir réussi à le faire venir en compagnie de Mary Halvorson et Taylor Ho Bynum !

Date unique et salle comble pour ce plateau prestigieux. En première partie, Amok, trio européen où figure notamment le contrebassiste Peter Jacquemyn qui, ce lundi soir à Tours, est bien plus qu’un apéritif.


JPEG - 127.6 ko
Peter Jacquemyn © Franpi Barriaux

Voici plusieurs années qu’Eric Vagnon, sax baryton lié à l’ARFI que l’on a notamment pu voir dans Spoo, souhaitait inviter le batteur anglais Mark Sanders et le contrebassiste belge Peter Jacquemyn. « Amok » signifie bagarre en flamand, et leur alliance est à cette image : abrupte, physique et sans concessions, tout en étant à la recherche d’une forme de paix intérieure. Vagnon trame de longues phrases monochromes que le batteur sculpte sans relâche à grand renfort d’archets sur ses cymbales ou autres trouvailles soudaines. L’improvisation se fait d’un bloc, brut et rugueux. Au centre, Jacquemyn est à l’image de son intervention : massive et parfois rude, mais d’un calme inexorable. Qu’il pince ses cordes aux confins de la rupture ou gifle le chevalet à plat-main, sa relation à la contrebasse est un corps-à-corps agressif qu’il porte en s’accompagnant parfois de chants de gorge aux contrastes saisissants.

Puis vient le moment du Diamond Curtain Wall Trio et son installation méticuleuse, qu’Anthony Braxton supervise. Une table de mixage reliée à un ordinateur va permettre au trio de s’accompagner d’un logiciel qui prend en compte de nombreux paramètres de l’improvisation pour générer des sons aléatoires. Ce soir-là, ce seront de lentes stridences pénétrantes qui semblent prolonger le son clair de Mary Halvorson. Une masse sur laquelle elle rebondit avec une sérénité, au milieu de la scène. Son rôle dans ce trio majeur de Braxton est saisissant. Elle semble plaquer des accords impavides qu’on pourrait soupçonner de dilettantisme s’il n’y avait cette concentration extrême et cette faculté d’altérer la masse orchestrale de ses comparses par une accélération soudaine ou des modulations de pédales.


JPEG - 119.7 ko
Diamond Curtain Wall Trio © Franpi Barriaux

De leur côté, Taylor Ho Bynum et Braxton jouent tout en rupture. Le trompettiste est en constant équilibre sur la lame d’un jeu farouche, entre formes écrites et implosions d’improvisations, où il brille particulièrement. Il fourbit ses cuivres, passe de la trompette basse au trombone, use de multiples sourdines, jusqu’aux plus triviales : un chapeau, un cd… Pourtant, jamais il ne se perd dans la multitude ni la démonstration. Il réagit aux directions intimées par Braxton et s’épanche parfois dans le propos de ses compagnons à force d’attaque d’embouchures, dans une concentration de chaque instant.


JPEG - 91.7 ko
Anthony Braxton © Franpi Barriaux

Parfois, Braxton laisse Halvorson et Bynum s’emparer d’un motif répétitif consigné sur ses partitions ouvertes pendant qu’il passe, en une très cyclique continuité, de l’alto au sopranino. Il offrira même un solo époustouflant au soprano, dont la tonicité et la technicité vont piocher au plus profond de sa musique. Le propos est dense, mais on est emporté par la tangente qu’il prend depuis toujours : plonger la synergie de ses orchestres et sa démarche complexe dans le brassin du blues. Qu’il cite quelque standard avorté au milieu d’une tirade ou bien passe le relais, dans un râle, à une guitariste aux aguets, Braxton emplit toute la salle de sa présence. Il dirige de quelques gestes, à la fois modeste et intransigeant, règle le volume sonore de celui-ci ou celle-là sur la console, ou pousse Halvorson à un point de rupture sur lequel elle reste campée, résolument inaccessible.

Certes, ce genre de concert est précieux de par sa rareté même. Mais il y a aussi là quelque chose d’indépassable, comme la certitude d’avoir vu se créer l’œuvre en mouvement d’un musicien majeur. Une certitude qui flottait encore dans la salle une fois les musiciens partis.