Scènes

Anthony Coleman à la Dynamo


Proposer de faire en une soirée le grand écart d’un bout à l’autre du siècle d’âge du jazz, avouez que l’offre ne manque ni de charme ni d’ambition. Telle était un peu celle du pianiste Anthony Coleman ce 14 avril 2010 à Pantin.

En entrée, une relecture en solo de Jelly Roll Morton ; la convocation de la jeune génération vers les rivages plus abrupts de l’expérimentation pour finir. On se réjouit d’avoir honoré l’invitation.

Il s’appelait Ferdinand Joseph de la Menthe, ou Lamothe selon d’autres. Proxénète et racketteur, vêtu des frusques voyantes du maquereau à l’ancienne et diamant sur l’incisive. Mais il fut aussi Jelly Roll Morton, un de ces compositeurs géniaux qui, à la naissance du XXè siècle, inventèrent tout ce qui deviendra ce jazz - qu’il prétendait d’ailleurs avoir été le premier à nommer ainsi. Quand on est imprégné de ce folklore d’exubérance gangster, il y a quelque chose d’assez cocasse à voir arriver sur scène un vieux monsieur charmant, d’une grande dignité assaisonnée de malice : un toupet blanc un peu hirsute et un sourire d’enfant ravi. (Qu’Anthony Coleman nous pardonne d’insister sur son âge, mais il nous rappelle que la première bande du New York downtown est maintenant vaillamment sexagénaire.)


JPEG - 51.3 ko
A. Coleman / Ashley Paul © Yann RENOULT

Après deux morceaux, Coleman se retourne vers le public pour décréter qu’il se fout du passé. Coquetterie, probablement, car durant de nombreux interludes, on a droit à une bonne dose d’un savoir aux allures encyclopédiques, délivrée dans un délicieux français panaché d’anglais. Introduisant chaque couple de thèmes par des anecdotes sur le grand Morton, il pousse aussi la chansonnette d’une voix timide sur une des nombreuses chansons à sa propre gloire que le petit mac, mégalo de génie, a troussées par centaines du fond de son bayou.

L’interprétation est assez fidèle, et s’il ne joue pas le jeu de la déstructuration, on craint un instant qu’il se laisse aller à y plaquer maladroitement de l’avant-garde (par exemple ces trifouillages de cordes de piano qui tiennent souvent plus du tic ou du signe de reconnaissance que de la véritable nécessité). Mais une fois lui suffit, et la modernité du jeu ne leste pas le swing. Tout au plus s’accentue-t-il, par ruptures, via un peu du « temps en lambeaux » (ragtime) des origines. Comme le pianiste, le spectateur déchaîne son pied, qui marque de furieux battements sur le parquet. Un beau succès.

Puis, le temps d’une pause minimale, vient l’heure des nouveaux compagnons d’armes et du quartet « Damaged by the Sun ». « Des images auditives explosées en édifices écroulés, rappels poignants de la vulnérabilité de la musique » dit le dossier de presse. Coleman, toujours aussi causant et détendu, nous fera l’amabilité d’en dire un peu plus. Brassant le désordre de ses partitions avec la maladresse empressée d’un professeur Nimbus, il raconte l’anecdote d’origine : des peintures de Rothko qu’il n’a pas pu aller admirer car elles avaient été retirées, endommagées par le soleil. Chose rare, la traduction musicale du concept est cohérente et claire ; le concept fait son. De grands aplats dans lesquels, aux accords qui s’étalent, répond le jeu de la saxophoniste. Ashley Paul, chatoyante dans sa courte robe pailletée, tient des notes impossibles, prêtes à s’évanouir, et les fond imperceptiblement dans des relais chantés, parfois secondés par le fragile filet du pianiste, chanteur à l’occasion. Dans cette exploration de l’altération, cette manière quasi spectrale de déconstruire la note en halos, s’entendent des échos de Morton Feldman.


JPEG - 29.4 ko
A. Coleman © Yann RENOULT

Mais ce calme tendu se voit soudain zébré d’éclairs. Il y a chez l’Anglais Turner des paysages noyés de brumes qui sont comme de frappantes et centenaires anticipations de Rothko. Mais dans ces toiles du peintre des incendies et des violences marines, on se dit que sous la pâte grise qui recouvre le tableau se trouve une mer démontée. Ce soir, dans le rôle des faiseurs de rude ressac qui d’un coup chamboulent, Brad Jones à la contrebasse, parfait dans l’art de marteler des lignes obsessives entre deux longues trainées d’archet ; et le percussionniste Satoshi Takeishi qui secoue tout son attirail de peaux, grelots et clochettes en rafales épileptiques. On se laisse volontiers malmener par ces brusques alternances, au point d’être surpris de voir le groupe quitter si tôt la scène.

Un premier rappel, classiquement free (où l’on retripote les cordes) : dérèglement scandé de tous les sons. Assez convenu dans ce contexte mais d’excellente facture. Puis un deuxième, plus long, belle pièce lente, grave et profonde se voulant réflexion sur le sens des mots. Enfin une nouvelle pièce free, l’occasion pour la saxophoniste de faire montre d’un peu de variété (il est vrai qu’en dépit d’un rôle important, l’obligation d’assurer un jeu tout en tension peut être un peu frustrante). Ce sera tout. Mais il serait malvenu de se plaindre.

P.S. : Concert diffusé sur France Musique du 24 au 25 avril 2010 dans le cadre de la nuit spéciale Radical Jewish Culture.