Chronique

Aruán Ortiz

Cub(an)ism

Aruán Ortiz (p)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Le pianiste et compositeur Aruán Ortiz est né en 1973 à Santiago de Cuba ; il vit aujourd’hui à New York et fait partie des agitateurs patentés qui secouent la Grosse Pomme. Hidden Voices, enregistré en 2016 avec Eric Revis et Gerald Cleaver, ses partenaires de crime comme il les appelle, l’avait déjà propulsé sur le devant de la scène. Il revient avec Cub(an)ism, magistral album solo, enregistré sur l’indispensable label suisse Intakt Records.

Aruán Ortiz a pourtant longuement hésité à se lancer à nouveau dans cette expérience solitaire. Il le dit dans les notes de pochette : « Pendant longtemps, après mon premier album en solo, enregistré en 1996 [Impresión Tropical NDLR], j’étais réticent à l’idée d’en enregistrer un autre. Je pensais que musicalement parlant, il n’y avait pas grand-chose à ajouter au panthéon des chefs-d’œuvre du piano ». Conforté, au fil des années, par ses multiples collaborations avec des musiciens aussi créatifs que Wadada Leo Smith, Nicole Mitchell, Nasheet Waits ou Ingrid Laubrock (pour n’en citer que quelques-uns) et animé d’un nouveau rapport au risque (musical s’entend) élaboré avec son trio Hidden Voices, Ortiz décide de se relancer dans l’aventure.

Mais pas pour nous refaire un énième piano solo fait de reprises de standards éculés et de longues introductions nombrilistes (suivez mon regard). Non, Ortiz nous sert autre chose. Quelque chose qui vient de l’intérieur, des tripes peut-être, de l’âme sûrement. Quelque chose qui ne relève pas de l’auto-congratulation mais plutôt d’une introspection salutaire, d’une urgence de dire tout ce qu’il est, accompagné d’une réflexion plus globale sur son rôle et sa place de musicien dans la cité. La musique n’est pas un divertissement, c’est une nécessité pour Ortiz. Et ce n’est pas un hasard si l’album s’ouvre sur le morceau « Louverture op.1 », hommage appuyé au combat de Toussaint Louverture, héros de l’abolition de l’esclavage emprisonné en France au château de Joux. Chez Ortiz, la musique est politique.

Sa manière de jouer du piano reflète parfaitement cet engagement. Ortiz semble livrer un combat, véritable corps-à-corps entre lui et l’instrument. Il malmène son piano, martèle les touches. Une colère sourde semble poindre à chaque note. Ça résonne ; ça réverbère ; ça bourdonne. Il arpente son clavier comme on arpenterait des chemins de montagne escarpés, un œil sur la trace, l’autre sur le vide, tel un funambule défiant le danger et les lois de la gravité. Pianiste extrémiste, il utilise toute la longueur du clavier, du moindre aigu jusqu’au grave le plus profond, qu’il pilonne jusqu’à épuisement. Sa main gauche, expressive en diable, bouillonne. Le rythme est premier, souvent infernal, comme dans le génial « Cuban Cubism », où une tension souterraine s’installe autour du couple son/silence, exacerbée par la répétition de petits motifs mélodiques dont les infimes décalages font avancer la musique à tâtons.

Mais Aruán Ortiz sait aussi se montrer plus tendre, comme sur l’envoûtant « Monochrome » dans lequel il fouille son piano à la recherche de sons mats et étouffés, le minimaliste « Intervals » ou sur le morceau qui referme l’album « Coralaia », presque ballade crépusculaire aux accents churchy.

Avec Cub(an)ism, le pianiste livre un disque majuscule. Il dynamite l’exercice du piano solo et se pose en digne héritier d’une grande lignée de pianistes engagés, exigeants et frondeurs allant de Thelonious Monk à Muhal Richard Abrams, en passant par Cecil Taylor ou Andrew Hill.