Aubérie Dimpre, Citoyenne Jazz
Rencontre avec la jeune maire d’Eygliers, vibraphoniste de talent et très lucide sur sa trajectoire.
On l’avait découvert dans l’ONJ Jeunes et sur les conseils toujours avisés de Frank Tortiller, ainsi que dans cette aventure Anna Livia Plurabelle avec l’ONJ de Fred Maurin. Intégrée dans cette Nouvelle Vague Française à suivre avec intérêt, pas très loin de Fanny Méteier, la vibraphoniste Aubérie Dimpre a toujours attiré l’attention de la rédaction. Partie dans les Hautes-Alpes avec le projet de devenir apicultrice et éleveuse, nous avons continué à suivre la musicienne et son projet très construit à la ferme de Prachaval, un vrai projet aux antipodes d’une lubie, d’autant qu’elle continuait à nous enchanter de sa musique, notamment avec Jean-Marie Machado. Pendant les élections municipales, alors que tous les yeux étaient tournés vers les villes à arrondissements et les bourgs prêt à se livrer à l’extrême droite, à Citizen Jazz, nous n’avions d’yeux que pour Eygliers, arrondissement de Briançon, dont Aubérie est devenue maire à 29 ans. De quoi lui décerner le titre de Citoyenne Jazz ? Évidemment.
Et de discuter territoire et culture avec une tête bien faite. Enfin.
- Aubérie, vous êtes de ces musicien·nnes que l’on suit depuis quelques années avec l’ONJ Jeunes, comme Pierre-Antoine Savoyat et d’autres, mais aussi sur les conseils avisés de votre confrère vibraphoniste Franck Tortiller. Comment en êtes vous venus au jazz, sachant que vous avez parallèlement un parcours classique ?
J’ai commencé par le classique très jeune, avec une formation assez exigeante. Ça m’a donné une discipline, un rapport au son, au travail, qui me servent encore aujourd’hui.
Le jazz est venu plus tard, presque comme une nécessité. J’avais besoin de sortir d’un cadre où tout est déjà écrit, pour aller vers quelque chose de plus vivant, plus risqué aussi. Pas dans l’idée de m’exprimer à tout prix, mais de chercher un endroit plus juste, plus mobile.
L’improvisation a été un basculement important. Je la perçois comme un premier acte de composition, une manière très directe de se confronter à soi-même. Et en même temps, ça m’est apparu comme une suite assez logique de mon parcours classique, presque une continuité dans l’histoire de la musique. Très tôt, j’ai aussi été sensible au fait que chaque mouvement du jazz est lié à un contexte, à des tensions politiques, sociales. Cette dimension-là nourrissait déjà ma curiosité.

- Aubérie Dimpre © Cecil Mathieu
Et puis il y a eu des rencontres déterminantes, notamment avec Franck Tortiller, qui a compté dans mon parcours. Il m’a ouvert des perspectives très concrètes, à la fois musicales et humaines. Je crois que je ne les oppose pas. Le classique m’a appris la rigueur, le jazz m’a appris à habiter cette rigueur autrement.
- Cette interview, c’est pour parler musique et nous allons le faire très vite, mais aussi parce qu’à Citizen Jazz, on a suivi la campagne électorale dans votre bourg d’Eygliers dans les Hautes-Alpes. Vous êtes devenue maire. Comment cette décision a été prise ?
Ça ne s’est pas décidé en un jour, et ce n’est pas une trajectoire « politique » au sens classique. Je vis sur ce territoire, j’y travaille, j’y élève mon enfant. À un moment, j’ai ressenti que je ne pouvais pas simplement être spectatrice de ce qui s’y joue. Il y avait des équilibres fragiles, des choses à préserver, d’autres à faire évoluer. La décision est venue de là : une forme de responsabilité. Pas une ambition personnelle, mais le sentiment qu’il fallait s’engager concrètement.
La musique m’a appris l’exigence et l’écoute. Les sciences politiques m’ont donné des outils pour comprendre les dynamiques collectives, les rapports de pouvoir, les décisions publiques.
- Parallèlement à vos études au conservatoire, vous avez fait Science-Po également. Est-ce que c’est une façon de poursuivre en cohérence ce double cursus ?
Sur le moment, ce n’était pas un parcours structuré au sens classique. J’ai suivi une première année de préparation à Sciences Po à distance, en parallèle du conservatoire. Mais avec le recul, oui, il y a un lien. La musique m’a appris l’exigence et l’écoute. Les sciences politiques m’ont donné des outils pour comprendre les dynamiques collectives, les rapports de pouvoir, les décisions publiques.
Ce qui comptait pour moi, c’était déjà de ne pas faire de la musique en dehors du monde. J’avais besoin de comprendre dans quel contexte je m’inscrivais, ce qui se joue collectivement, politiquement.
Je me suis assez vite rendu compte que je ne voulais pas faire de la musique uniquement pour elle-même. J’avais envie qu’elle porte quelque chose, qu’elle s’inscrive dans un réel.
Aujourd’hui, il y a parfois des formes artistiques qui me laissent à distance, parce qu’elles me semblent un peu refermées ou hors-sol. Ce n’est pas une critique, c’est simplement que ce n’est pas là que je me situe. C’est aussi ce qui m’a conduite, assez naturellement, à m’engager sur mon territoire. Pour prolonger cette exigence, autrement.
- Déjà depuis plusieurs années, vous avez quitté Paris pour la montagne, pour devenir apicultrice et éleveuse, tout en continuant la musique. Le projet est très construit. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce choix professionnel et comment envisager vous cette double - triple avec la fonction de maire - carrière ?
Je n’ai pas cherché à « additionner » des activités. J’ai plutôt cherché un mode de vie qui ait du sens.
Quitter Paris, c’était sortir d’un rythme qui ne me convenait plus. L’apiculture est venue comme une manière de travailler avec le vivant, de manière très concrète, très exigeante aussi. La musique est restée, parce qu’elle est constitutive de ce que je suis. Et le mandat de maire s’inscrit dans la même logique : être là où je vis, et y prendre part. Ce n’est pas toujours simple à articuler. Mais je préfère une vie dense à une vie fragmentée.

- Aubérie Dimpre, apicultrice
- Comment a été perçue, au départ de votre installation, votre statut de musicienne professionnelle ?
Avec curiosité, parfois avec distance.
Dans un territoire rural, le statut d’artiste n’est pas toujours immédiatement lisible. Ce qui compte, c’est ce que vous faites concrètement, au quotidien. Avec le temps, les choses se sont apaisées. Pas parce que j’ai « expliqué » ce que je fais, mais parce que je me suis inscrite dans le territoire, dans le travail, dans des relations durables.
La culture rassemble vraiment quand elle est incarnée, quand elle prend appui sur un territoire et quand elle assume une forme de profondeur
- Est-ce que votre rôle de maire, appuyée par votre équipe, redéfinit aussi le rôle de l’artiste dans la cité ? Est-ce que votre parcours de musicienne va influencer votre approche d’élue ? Est-ce que la culture est toujours un biais d’émancipation et de rassemblement, a fortiori dans les espaces ruraux ? Est-ce que votre connaissance de la multiplicité des tâches a une importance ?
Je ne sais pas si mon rôle redéfinit celui de l’artiste. En revanche, il m’oblige à être très claire sur ce que j’attends de la culture. Je ne la vois pas comme de l’animation ou de l’événementiel. Pour moi, c’est un élément structurant d’un territoire. Quelque chose qui participe à la cohésion, à l’identité, et même à l’économie locale. Sur un territoire comme le nôtre, en pleine évolution, avec des équilibres fragiles, la culture devient un enjeu très concret. Il ne s’agit pas simplement de proposer des choses, mais de redonner de la fierté, de recréer du lien, de faire exister une identité qui ne soit pas diluée.
Ça suppose d’être exigeant. De ne pas simplifier, de ne pas plaquer des formats. De partir de ce qui est là : les habitants, les savoir-faire, les paysages, les usages - de les mettre en valeur. Mon parcours de musicienne m’aide surtout à tenir cette ligne. Je sais que l’exigence n’est pas incompatible avec l’accessibilité, au contraire. La culture peut rassembler, oui. Mais elle rassemble vraiment quand elle est incarnée, quand elle prend appui sur un territoire et quand elle assume une forme de profondeur.
- Quels sont vos projets pour Eygliers ? La nature a une grande place, on sait la jeune génération du jazz très sensible à l’environnement. Quels sont notamment vos projets culturels ?
Sur l’environnement, ce sont des choses très concrètes. Préserver les équilibres, mieux gérer les espaces, accompagner les mobilités douces, engager la commune dans une transition énergétique réaliste. L’idée, ce n’est pas d’afficher des intentions, mais de changer progressivement notre manière d’habiter le territoire.
La culture, pour moi, joue un rôle tout aussi essentiel. Pas comme un à-côté, mais comme un levier pour structurer une identité et recréer du lien. On a un patrimoine, des savoir-faire, une vie associative — il faut s’appuyer dessus et les faire vivre. Au fond, ces deux axes se rejoignent : il s’agit de prendre soin d’un lieu. De ce qui le compose — un environnement, mais aussi une histoire, des usages, des relations humaines.

- Aubérie Dimpre © Cecil Mathieu
- Récemment on vous a entendu dans le Danzas de Jean-Marie Machado, vous continuez à être une vibraphoniste réclamée. On vous avait notamment entendue dans la relecture d’Anna Livia Plurabelle de l’ONJ de Fred Maurin. Quels sont vos projets sur ce champ ?
Je continue à travailler comme musicienne, avec des projets qui me tiennent à cœur.
Récemment, j’ai collaboré avec Jean-Marie Machado sur un opéra, La falaise des lendemains, chanté en anglais, en français et en breton. Nous sommes en train d’enregistrer l’album. C’est un travail exigeant, qui s’inscrit dans une écriture contemporaine, et qui me nourrit profondément.
En parallèle, j’ai accepté de prendre la direction de l’harmonie locale, La Lyre des Alpes, qui a fêté ses 150 ans l’an dernier.
Les orchestres d’harmonie municipaux sont bien plus que des ensembles musicaux : ce sont des cœurs battants, des poumons culturels, des phares citoyens. Ils rassemblent, ils fédèrent, ils font vibrer. Dans leurs rangs, on trouve des adolescents curieux, des retraités passionnés, des amateurs éclairés, parfois des professionnels discrets. Tous réunis pour une seule raison : faire vivre la musique au cœur de nos villages et de nos villes. Ce sont eux qui animent les cérémonies officielles, qui portent les émotions des commémorations, qui font rayonner les fêtes locales. Ils sont la bande originale de nos territoires. Ils incarnent ce que la culture a de plus noble : la transmission, la convivialité, la rigueur et la générosité. Dans un monde où tout s’accélère, où chacun court après le temps, les harmonies municipales rappellent qu’il existe encore des lieux où l’on se rassemble pour le simple bonheur de jouer ensemble.
Elles sont des refuges et des tremplins : refuges contre l’isolement, tremplins pour la confiance, la créativité, l’apprentissage. Un orchestre d’harmonie, c’est la preuve vivante que la culture n’est pas un luxe, mais un lien. Un lien entre les générations, entre les quartiers, entre les habitants. Un lien entre ce que nous avons été, ce que nous sommes, et ce que nous voulons devenir. Parce qu’un orchestre d’harmonie municipale, c’est plus que de la musique. C’est un service public de joie, un outil de cohésion, un patrimoine vivant. Et chaque note jouée est une promesse : celle de garder nos territoires vibrants, soudés et profondément humains.
C’est exactement là que je me situe aujourd’hui : continuer des projets de création exigeants, mais aussi m’engager dans ces formes vivantes, ancrées, qui font tenir un territoire… La citizen musician !
- Comment continuez-vous à répéter dans cet emploi du temps chargé ?
Avec moins de temps, mais plus de concentration. Je ne peux plus me permettre de travailler longtemps sans intention. Chaque moment de répétition doit être précis.
Et paradoxalement, cette contrainte rend le travail plus dense. Sinon avec l’orchestre d’harmonie c’est tous les vendredis soir !

- Les élus d’Eygliers, autour d’Aubérie Dimpre
- Quiconque vous a entendue jouer sait que vous être très sensible au son, à son approche très naturelle. Est-ce que c’est quelque chose que vous retrouvez lorsque vous travaillez auprès de vos ruches ?
Oui, très clairement.
Dans les deux cas, il s’agit d’écoute. Une écoute fine, presque physique. Avec les abeilles, il y a une attention au moindre déséquilibre. Avec le son, c’est la même chose : une recherche de justesse, d’accord. Ce sont deux pratiques très différentes, mais qui demandent le même type de présence.
- Que peut-on vous souhaiter pour ce premier mandat ?
De rester lucide.
De ne pas perdre le lien avec le réel, même dans la complexité des décisions.
Et de réussir à tenir une ligne simple : être utile, avec la même exigence que j’ai pu mettre en musique.

