Scènes

Avec Sélène Saint-Aimé, on a marché sur la Lune

Échos masqués de Nancy Jazz Pulsations # 6 – Jeudi 15 octobre 2020, Théâtre de la Manufacture : Sélène Saint-Aimé.


À 25 ans seulement, cette jeune contrebassiste qu’on présente comme une révélation jazz, en raison d’un style novateur et d’orchestrations très soignées, est descendue de la Lune pour présenter sa musique de l’envoûtement.

C’est un monde très singulier dans lequel on n’entre pas par effraction. Mieux vaut avoir en main la bonne clé, celle qui ouvrira la porte de l’univers musical d’Hélène Saint-Aimé. Contrebassiste mais aussi chanteuse – elle s’accompagne à la voix presque en permanence – cette jeune musicienne qui a déjà pas mal voyagé et s’est aguerrie à Cuba, au Maroc, a également beaucoup appris du saxophoniste Steve Coleman qu’elle a côtoyé au Stone, le club de John Zorn. De sacrés atouts pour celle qui est entrée en musique il n’y a pas si longtemps. Elle n’avait que 18 ans.

Sélène Saint-Aimé © Sam and Max Photo

Sur scène, on comprend que la formule sonore ne sera pas des plus banales : autour de Sélène Saint-Aimé, on reconnaît le saxophoniste Hugues Mayot (qui fut entre autres membre de l’ONJ sous la direction d’Olivier Benoit et dont je vous recommande vivement le magnifique Arbre Rouge), le violoniste Mathias Lévy (dans le même ordre d’idées, écoutez son Unis vers), le batteur Arnaud Dolmen (dont le premier album Tonbé Lévé vous mettra très vite en mouvement) ainsi qu’un violoncelliste que je découvre, Sary Khalife, membre de l’Orchestre Philarmonique de Strasbourg. Du beau monde, voici venir un groupe pas comme les autres en droite ligne de la Lune pour interpréter le répertoire de Mare Undarum que la contrebassiste a récemment publié chez Komos. Un titre qui désigne une mer de la face visible de la Lune, source d’inspiration d’une musicienne singulière et presque timide…

Bien malin qui pourra ranger sa musique dans une boîte quelconque… Une chose est certaine : c’est le temps qui fait son affaire. Mieux vaut accepter de se laisser embarquer, sans réticence. Pas question pour les musiciens d’exécuter une composition dans l’urgence, il leur faut au contraire procéder minutieusement à la mise en place du climat, à la circulation des voix d’un instrument à l’autre, à la modulation imperceptible des textures, à la scansion et à une forme de flottement porté par la voix de Sélène Saint-Aimé, qui dit des paroles de poèmes ou vocalise, de manière très intériorisée. Il y a beaucoup de retenue dans l’interprétation, à l’instar du saxophone d’Hugues Mayot, tout en souffle et grain suggérés. C’est très logiquement une forme d’apesanteur qui nous gagne. Et qu’on ne s’y trompe pas : ce qui est donné à entendre est le fruit d’un travail minutieux. Récemment, la contrebassiste évoquait les enseignements de Steve Coleman : « Il m’a aidé à former mon oreille. Il fait de la composition spontanée. J’ai suivi cette démarche. Improviser, enregistrer ses improvisations, transcrire l’enregistrement, sélectionner les meilleures improvisations et ensuite orchestrer la musique pour le groupe. Une improvisation devient ainsi une longue pièce ». Munie de son dictaphone, la contrebassiste chante ou joue à la volée dès que l’occasion se présente, lors d’une éclipse ou quand elle se trouve dans la maison de Rosa Bonheur, cette peintre un peu tombée dans l’oubli.

Sélène Saint-Aimé © Philippe Leher

Il est de bon ton de présenter Mare Undarum comme un exemple de musique panafricaine, parce qu’elle assimile des influences caribéennes et africaines. Il me semble que le spectre est beaucoup plus large. Ainsi Sélène Saint-Aimé a-t-elle arrangé pour trio à cordes une pièce de Villa-Lobos à l’origine écrite pour guitare seule (« Valsa-Choro »). Il y aussi cette composition grave de Modeste Moussorgski (« Cum Mortuis in Lingua Morta ») qui transforme le groupe en une sorte d’orchestre de chambre augmenté.

Pendant une heure et demie, le public – un peu épars et c’est bien dommage – aura pu se livrer au plaisir discret de l’envoûtement et s’immerger dans un bain de douce poésie, lunaire à l’évidence, dont les accents parfois nostalgiques sont soulignés par les textes de Sélène Saint-Aimé : « J’aime m’abandonner aux odeurs d’avant, avec l’intime conviction du souvenir qui les accompagne ». Pour nous, ce concert aura forgé une autre conviction : celle d’avoir rencontré une artiste qui n’appartient qu’à elle-même et qui a su imaginer, déjà, un langage différent. Sélène Saint-Aimé a toute la vie devant elle.