Scènes

Avignon Jazz 2008 : sous le signe du MegaOctet

Dix-septième édition du Tremplin Jazz d’Avignon avec le MegaOctet d’Andy Emler, le Trio de J.-M. Machado, le quartet Trotignon / El-Malek et bien d’autres dans le Cloître des Carmes…


Dix-septième édition du Tremplin Jazz d’Avignon, cloître des Carmes, du 29 juillet au 2 août 2008 avec le MegaOctet d’Andy Emler, le Trio de J.-M. Machado, le quartet Trotignon/El-Malek, le Kami quintet, Marion Rampal « Own Virago »…

Le Tremplin jazz continue la belle aventure lancée il y a 17 ans par une équipe de bénévoles restés fidèles en dépit des années et des problèmes inhérents à ce genre d’organisation, qui repose sur l’enthousiasme et le dévouement de tous.

L’attrait, les atouts d’un festival tiennent évidemment à sa programmation : toujours sur le pont, Michel Eymenier en reste le compétent directeur artistique mais a choisi, après le départ de l’ancien président Robert Quaglierini [1], de se consacrer plus spécifiquement à l’organisation du jury, confiant les autres dossiers à une équipe rajeunie. Son nouveau président, Jean-Michel Ambrosino, est assisté pour la communication de l’énergique Fanny Marcos.

Plus largement reconnu depuis 2000, qui consacra Avignon « Ville européenne de la culture », le Tremplin Jazz s’est étoffé. Il est devenu un véritable festival de jazz, prenant ses quartiers entre le cloître des Carmes et la Cour d’Honneur. Mais il faut aussi savoir raison (budgétaire) garder : organiser des concerts dans la Cour prestigieuse où Jean Vilar créa le Festival d’Avignon, lieu mythique qui accueille les représentations théâtrales du « in », de plus en plus audacieuses et subventionnées (?) [2] est un défi économique permanent. Comment rentabiliser ses 2 000 places avec des concerts de jazz ? En faisant appel à des « vedettes » aux cachets conséquents qui offrent difficilement la garantie d’un remplissage optimal ?

Faire de la musique dans ce lieu impressionnant, sur cette immense scène balayée par le mistral, est un pari difficile : Guy Le Querrec s’en souvient qui ; l’an dernier, ne put projeter dans des conditions satisfaisantes ses photos du Trio (+ griot) Africain [3]. Dans ces conditions, autant rester dans un autre lieu exceptionnel, cette fois à taille humaine, qui est, depuis quelques années l’ombilic du festival : le cloître des Carmes. Mieux adapté au jazz, il accueille un public nombreux, qui se presse les soirs de Tremplin. On y fait le plein de spectateurs et on refuse même du monde, preuve que cette manifestation est un succès, alors que le « off » n’est pas encore terminé.

Le public n’hésite pas à voter pour exprimer son avis. C’est le « Prix du Public », très attendu car assorti de lots alléchants offerts par les partenaires. Cette année encore, le jury était composé de musiciens, d’agents, de journalistes, de l’ingénieur du son du studio La Buissonne Gérard de Haro, fidèle partenaire et récemment décoré de l’ordre des Arts et Lettres. Avec délicatesse et générosité, le président Andy Emler, a su faire circuler les échanges et entériner les bonnes décisions. Comment, en effet, évaluer des musiques, prendre position sur des styles, des esthétiques souvent contrastées ? Juger est souvent une pratique peu recommandable en soi, mais on ne trouve ici (du moins, l’espérons-nous) rien de rigide, de docte ou de sévère. Plutôt la volonté de partager une réflexion musicale, et de refléter au mieux des sensibilités bienveillantes envers ces groupes de demain. La preuve en sera donnée après la proclamation des résultats par des discussions libres et sans doute constructives entre, d’une part, certains journalistes ou musiciens du jury et, d’autre part, les groupes en lice.

LE TREMPLIN 2008 :

Première soirée - Jeudi 31 juillet - Cloître des Carmes

  • Tuesday’s Luminescence Quartet (France) :
    Tuesday Warren (as), Hiroshi Murayama (p), Fabrice Nicolas (b), David Georgelet (dm) remplaçant Benoist Raffin).
  • Simon Wyrsch Quartet (Suisse) :
    Simon Wyrsch (cl), Jürg Schneebeli (p), Willi Frauenfelder (b), Lukas Mantel (dm)
  • Lö Bronner Trio (France) :
    Laurent Bronner (p), Gérard Prévost (b), Jean-Christophe Noël (dm).

Même scénario que l’an dernier, le premier soir, le jury est désarçonné par la prestation des trois premiers groupes en compétition. Il aurait été difficile d’en dégager un finaliste. Le premier groupe français, TUESDAY’S LUMINESCENCE QUARTET [4] présente une belle cohérence, une rythmique efficace [5] pour un résultat sans surprises ni aspérités. Ouvrir un concours est sans doute ingrat.


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Tuesday’s Luminescence Quartet © CCB-photos Clarisse Caron

Le deuxième groupe, suisse, SIMON WYRSCH QUARTET, présente un programme trop long : entraîné par le clarinettiste éponyme, qui pourrait lui instiller plus d’originalité, il ne se révèle pas assez convaincant même si le pianiste, Jurg Schneebeli, s’aventure à l’occasion sur des terrains plus risqués.


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Simon Wyrsch Quartet © CCB-photos Clarisse Caron

Le troisième groupe, français, emmené avec fougue par le pianiste LÖ BRONNER, dont la gestuelle est parfois trop appuyée, installe très vite un discours dramatique aux crescendos vigoureux, mais sans que rien de décisif n’en ressorte. Peut-être par manque d’attention portée aux silences et aux respirations ?


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Lö Bronner Trio © CCB-photos Clarisse Caron

Deuxième soirée - Vendredi 1er juillet - Cloître des Carmes

Maxime Bender Group (Luxembourg) :
Maxime Bender (ts, ss), Jens Böckamp (as), Riaz Khabipour (elg), Sebastian Sternal (p) ; Markus Braun (b), Silvio Morger (dm).

Lower B Trio (France)
Bertrand Lauer (ss), Mauro Gargano (b), Luc Isenmann (dm).

Subtone (Allemagne) :
Magnus Schriefl (tp, flh), Malte Durrschnabel (as, ts), Florian Hofner (p), Benjamin Hiesinger (b), Peter Gall (dm).

Le public aime tout de suite le groupe luxembourgeois [6], MAXIME BENDER GROUP : fraîcheur des arrangements, lyrisme des compositions privilégiant la conception organique, la trame collective. Avec un parfum familier, mais les musiciens avouent une de leurs sources d’inspiration : l’univers de David Binney. Il remportent le « Prix de Composition ».


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Maxime Bender Group © CCB-photos Clarisse Caron

Le deuxième groupe, français, LOWER B TRIO, soulève la question des conditions d’inscription au concours : des musiciens plus âgés aux personnalités marquées, un style free prononcé, un jazz virulent aux plages véhémentes, qualité musicale et professionnalisme (comment ignorer la rythmique impeccable composée du contrebassiste Mauro Gargani et du batteur Luc Isenmann ?).


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Lower B © CCB-photos Clarisse Caron

C’est toutefois le dernier groupe qui emporte l’adhésion du public et du jury : les très jeunes Allemands de SUBTONE ont déjà un vrai son de groupe. Leur musique, vive, ménage une large place aux improvisations ardemment soutenues, avec des progressions qui tentent autre chose - un ensemble qui ne va pas de soi. Un vrai quintet à l’énergie enthousiasmante, si soudé que l’on hésite pour le prix d’interprétation entre Malte Durrschnabel, le saxophoniste alto, émouvant dans dans sa façon de se jeter dans la musique en racontant une histoire, et un excellent trompettiste au discours parfaitement articulé dont il faut retenir le nom, Magnus Schriefl. Cette formation berlinoise de l’Université des Arts vient du sud de l’Allemagne, et si le répertoire s’apparente au hard bop, l’expression démontre une telle spontanéité qu’elle évite les gimmicks et autres chausse-trapes inhérents à tout langage codé.


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Subtone © CCB-photos Clarisse Caron

Le FESTIVAL 2008 :

Le MegaOctet du pianiste Andy Emler, dans un répertoire condensant ses deux derniers albums en date West in Peace et Dreams in Tune, réunit une distribution de rêve pour la première soirée de l’Avignon Jazz Festival. Ce nonette, en grande forme, est une machine puissante, racée, qui démarre au quart de tour. La section rythmique est une de nos préférées, à la fois souple et forte, resserrée autour du pianiste comme dans le trio TEE [7] : Claude Tchamitchian jubile en compagnie d’Eric Echampard, soutenu par le percussionniste / vibraphoniste, François Verly, en parfait accord avec eux. Les soufflants sont déchaînés - Laurent Dehors aux ténor, clarinette basse et cornemuse (diable de Normand !) ; Thomas de Pourquery et Philippe Sellam, souverains à l’alto ; Médéric Collignon, toujours aussi doué au bugle (« Les neuf cents lunes ») et enchanteur dans les vocalises (« Les ions sauvages »). Sans oublier le tubiste François Thuillier qui tient le cap, imperturbable au cœur du tourbillon…


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Andy Emler © H. Collon/Vues sur Scènes

Andy Emler compose très soigneusement ses thèmes, combinant les timbres, travaillant la flamboyance, les alliages de couleurs insolites. Ce sont ses instrumentistes qui l’inspirent, et pour eux il écrit « sur mesure ». Si l’homme est généreux, le musicien ne l’est pas moins. Chacun a la place de s’exprimer, et on attend avec plaisir les prises de parole : Sellam sur « Last Call for Alcohol », Dehors au ténor sur « The Last Suit » ou à la cornemuse sur « Les neuf cents lunes ».

La fièvre monte très vite en cette belle soirée du 29 juillet dans le Cloître des Carmes. Moins sur le versant West in Peace, tendrement nostalgique et émouvant, que dans la jubilation « potache » de jouer ensemble… à l’image des « Collégiens » de l’orchestre de Ray Ventura dans les années trente et quarante. En véritable chef de meute, Emler a un regard attentif - indulgent aussi - sur ses hommes. Les plus agités des « louveteaux » ne sont pas nécessairement ceux auxquels on penserait : « Médo » le fantaisiste, qui fait le spectacle visuellement et vocalement, est formidablement (re)tenu, et c’est plutôt du côté de Laurent Dehors, électron libre effervescent, qu’il faut se tourner : titillé par le facétieux Pourquery, il n’hésite pas à l’inonder sur scène (près des micros !) d’une pleine bouteille d’eau !


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Philippe Sellam/Thomas de Pourquery © H. Collon/Vues sur Scènes

Ce climat bon enfant contribue au succès du groupe, qui semble n’avoir peur de rien tout en jouant à merveille. Respectueux, à l’écoute, aucun ne quitte la scène pendant les solos des copains. Surprenants musiciens : on attendrait un Thomas de Pourquery version Rigolus : il nous sert au finale un solo phénoménal, lyrique et émouvant (« 4/4 cm3 »). C’est cela le MegaOctet : de purs moments de grâce, de poésie, de fantaisie, et d’émotion. Ce qu’Andy Emler] parvient à faire avec ses surdoués est incroyable : un véritable projet collectif où chacun tient sérieusement sa place tout en donant une fausse impression de joyeux chaos.

Le public, toutes générations confondues, est aux anges, surtout quand Emler demande des « hugs » (câlins), manière bien à lui d’introduire des intermèdes ludiques, non loin du « nonsense » british des Monty Python. Rien de tel pour chauffer une salle, qui ne demande qu’à se laisser entraîner par ce groupe désopilant, inouï. Le charme de ce « jazz de scène » est de livrer une musique savamment composée dans une mise en place efficace sans perdre la fébrilité du live et la connivence fraternelle établie au fil des concerts. En ne perdant jamais l’intelligence mélodique issue des autres musiques - classique, rock, pop des années 70 - avec en référence ce singulier orchestrateur que fut Zappa.


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François Verly © H. Collon/Vues sur Scènes

Pour rester avec le MegaOctet, ne boudez pas votre plaisir : regardez le DVD intitulé On Air, qui restitue l’un des concerts de ce groupe au New Morning [8]. Certains ont pu en critiquer la réalisation, la qualité de prise de vue. Mais sans être spécialiste en la matière - et comme il ne s’agit pas d’une fiction - l’intérêt de ce film nous semble résider ailleurs : il permet de retrouver les musiciens en action, en compagnie d’un invité de choix, Marc Ducret, que l’on écoute et regarde, toujours subjugués, annoncé par un Collignon qui, pour l’occasion, joue les « guitar heroes ». Un de ses fantasmes sans doute… Ce DVD est le complément indispensable de l’album impeccablement enregistré par de Haro, celui-ci étant également aux manettes des deux prochaines œuvres d’Emler, l’une en solo, l’autre avec le Mega [9]. Belle perspective : le maître s’est constitué, pour la circonstance, un véritable « orchestre de piano », sur le propre label de La Buissonne. Sortie prévue en novembre 2008. Wait and see…

Pour la deuxième soirée du festival, la programmation se situe dansi un tout autre registre avec le trio du pianiste Jean-Marie Machado. Après diverses expériences certes passionnantes (quartet, sextet, symphonie, harmonie, théâtre…), le pianiste voulait revenir à un trio dont la couleur lui tenait à cœur, pour ce projet intitulé Sœurs de sang [10]. Il s’est donc aventuré « entre les rives du fado et du jazz » dans « un endroit sensible et commun », tentant toujours de garder le fil de sa propre histoire musicale et revient, inspiré par le fado et le blues, autour de deux chanteuses de culture et d’origine bien différentes, mais également exceptionnelles Billie Holiday et Amalia Rodriguez. Un rapprochement inédit à ce jour qui confirme que Billie (incarnation du blues, pour faire court) a bel et bien des affinités avec Amalia, qui, elle chante le fado et la « saudade ». Au delà des étiquettes, elles sont plus proches qu’il n’y paraît, le but étant de mettre en évidence par la juxtaposition de ces deux univers, l’intime poésie de chacune ; objectif atteint par le pianiste qui, au passage, y trouve une nouvelle direction personnelle.


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J.-M. Machado Trio © CCB-photos Clarisse Caron

Le premier morceau « Flowers, Teardrops From The Stars », apporte d’emblée une dimension insolite et mystérieuse que Machado explique en citant « Les fleurs sont les larmes des étoiles », vers issu de la Cérémonie du thé du Japonais Kakuzo. Cela donne la tonalité du double hommage : « les larmes offertes sont devenues au fil du temps des fleurs éternelles… Ce chant provient d’un moment heureux, il y a en lui une grande espérance qui sommeille. » Le trio irradie une réelle poésie, mais tous trois sont capables de vigueur (« Trio Time », « Sisters »). En solo, Machado reprend un fado très connu « Solideao » [11]. Puis vient “Strange fruit”, que Billie Holiday chantait très souvent en dépit des réactions très violentes dans les salles de l’époque. Il importe de rejouer ce morceau, histoire de ne pas oublier et peut-être aussi de se mettre en phase avec certaines préoccupations actuelles. “God Bless the Child” est un autre moment fort de ce concert intimiste. Le pianiste a bien choisi sa rythmique - « chti » - idéale dans ce projet : le batteur Jacques Mahieux, ancien chanteur de rock et parolier, s’inscrit dans cette sensibilité et Jean-Philippe Viret, contrebassiste dans l’âme, terrien et aérien à la fois : un équilibriste (il fait d’ailleurs partie de l’Orchestre de Contrebasses).


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Simonoviez/Avenel © CCB-photos Clarisse Caron

Autre formation à découvrir : le duo de Jean-Sébastien Simonoviez / Jean-Jacques Avenel pour Crossing Life and Strings [12] : tout un programme de compositions originales et de reprises (Weill, Coltrane) que la sensibilité exacerbée du pianiste accorde à une certaine idée de l’instrument… Une veine romantique que la souplesse « africaine » du contrebassiste et son groove musclé viennent équilibrer.

Le festival exprimait cette année le désir de s’ouvrir aux groupes locaux, à certains musiciens prometteurs qui ne devraient plus rester très longtemps « régionaux ». Plus rock, le Marion Rampal « Own Virago » quintet pouvait créer la surprise : son projet de « song writing » évoque certains archétypes féminins de la littérature et de la mythologie ; le spectacle est porté à bout de voix par une jeune chanteuse très déterminée, au grain rauque et à vif. Enfin, le Kami Quintet dont nos amis présents jusqu’à la fin du festival nous ont dit le plus grand bien, présentait une musique pleine de caractère qui décloisonne les genres sur un groove entêtant et une rythmique percutante ; on y retroue le jeune tromboniste Bastien Ballaz, déjà repéré avec le Sylvia Versini Octet au Cri du Port (Marseille).


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Marion Rampal © CCB-photos Clarisse Caron

Souhaitons à cette manifestation sudiste, chaleureuse et simple, de continuer à partager ce qui traverse le paysage musical de ces soirées d’été provençal, tandis que la cité papale bruit des dernières clameurs du « off ». Avignon ne rime pas seulement avec théâtre. Un festival de jazz peut aussi être un lieu d’ouvertures, de passages toutes frontières abolies, d’admirations - voire de jubilations - dont on se souvient encore l’été fini…

par Sophie Chambon // Publié le 1er septembre 2008
P.-S. :


Le DVD On Air


Merci à Clarisse Caron
Photos : Droits réservés
Contact : ccbphotos@mac.com

[1qui a assumé jusqu’au bout la difficulté de la tâche

[2cette année Inferno de Romeo Castelluci

[3Sclavis, Romano, Texier, Le Querrec

[4avec des musiciens originaires de différents continents

[5David Georgelet remplaçant le batteur Benoist Raffin

[6formé à la Musikhochschule de Köln

[7Tchamitchian-Echampard-Emler

[8Paris, septembre 2006

[9qui devrait sortir chez Naïve début 2009

[10Irmas de sangre

[11titre de son premier disque sorti au Chant du Monde/Harmonia Mundi

[12La Buissonne, 2007