Chronique

Aymeric Leroy

Rock progressif

Label / Distribution : Le mot et le reste/Orkhêstra

Même si l’on est tenté de jeter un regard nostalgique sur ce Rock Progressif, la parution fin avril aux éditions Le Mot et le Reste d’un excellent bouquin du même nom sous la plume d’un jeunot (né en 1973, Aymeric Leroy n’était pas encore de ce monde quand King Crimson pose en 1969 la pierre fondatrice d’un mouvement musical fulgurant : In The Court Of The Crimson King) est une excellente nouvelle ! L’auteur, qui s’est fait connaître tant par sa contribution au magazine Big Bang durant les années 90 que par son expertise sans équivalent pour tout ce qui concerne l’École de Canterbury [1], au point qu’il lui a consacré un site Internet précieux, Calyx constitue à lui seul une garantie de qualité qui, dès les premières pages, s’avère au service d’un propos érudit mais clair. Aucune cuistrerie dans sa démonstration, mais un exposé limpide de 450 pages qu’on dévore avec gourmandise. Aymeric Leroy a consacré par ailleurs, chez le même éditeur, un excellent ouvrage à Pink Floyd.

La définition du rock progressif n’est pas aussi simple qu’il pourrait y paraître. L’auteur multiplie les arguments, réfute certaines thèses et n’oublie pas de souligner l’influence de certains artistes qui, sans qu’on puisse leur apposer cette étiquette, ont néanmoins contribué à l’évolution du rock vers « une émancipation du carcan couplet/refrain excessivement limitatif de la pop, s’exprimant en premier lieu dans un rééquilibrage des rôles entre voix et instruments au bénéfice des seconds ». Ces artisans d’un « proto-prog » se nomment The Beatles, Cream, Jimi Hendrix, Procol Harum, The Moody Blues ou bien encore The Who.

Plutôt que de se livrer à un fastidieux passage en revue de toute la production discographique composant l’univers du rock progressif, Leroy choisit une présentation essentiellement chronologique qu’il découpe en grandes époques – une quinzaine depuis la fin des années 60 jusqu’à nos jours, les années 1969 à 1979 faisant chacune l’objet d’un chapitre – assorties parfois de rapides incursions vers des pays non anglophones comme la France, l’Italie, l’Allemagne, la Hollande ou l’Espagne.

C’est là toute la force de l’ouvrage : ayant choisi de nous conter l’histoire de ce mouvement musical dont la phase la plus créative se niche au cœur d’une période finalement brève, de 1969 à 1974, l’auteur nous tient en haleine et devrait enchanter quelques toujours jeunes quinquagénaires ayant vécu « en direct » cette séquence musicale fugace. Et qui seront probablement interloqués de constater à quel point son analyse a posteriori vient se superposer avec la plus grande précision au ressenti de l’époque. Quant aux autres, ils trouveront là matière à mobiliser aisément d’indispensables connaissances.

A la lecture du livre, on mesure avec beaucoup de clarté les rôles respectifs de chacun des acteurs majeurs de cette saga [2] qui, bien qu’elle connaisse depuis quelques années un certain revival, appartient désormais au passé. Mais la démarche artistique des grands noms du rock progressif – qu’on peut résumer en quelques mots par une volonté de mettre en œuvre un syncrétisme musical et de s’affranchir du cadre trop restrictif offert jusque là par le rock, parfois au prix d’une dérive non exempte de maniérisme et de fautes de goût – méritait vraiment qu’on lui consacre un livre sérieux et vivant.

Aymeric Leroy choisit comme trame générique de son récit l’évolution de quatre formations phares : King Crimson, Yes, Genesis, Emerson Lake & Palmer – qui s’affichent d’ailleurs en première page de couverture – parmi un casting fourni. Leurs histoires, qui naissent en Angleterre et parfois s’entrecroisent, résument à elles seules les difficultés à faire perdurer l’idée d’une musique novatrice dans un contexte socio-économique qui, très vite, lui sera défavorable, voire fatal. Bien vite en effet s’impose pour les labels, sous la pression de directeurs artistiques qui disparaissaient petit à petit pour laisser place à des directeurs financiers, la nécessité de vendre les albums par millions et de les promouvoir au moyen de tournées marquées par la volonté de conquête du marché américain et un gigantisme où bon nombre de musiciens finissent par s’épuiser. On perçoit ainsi très bien les soubresauts permanents qui ont pu agiter King Crimson, dont le line-up a été d’une instabilité chronique, avant de comprendre que Robert Fripp est bien le maître à bord d’une embarcation dont la vraie nature est plus éloignée qu’on pourrait le croire de son concept premier ; on assiste à l’élévation presque mystique du répertoire de Yes jusqu’en 1974, avant une lente et inexorable redescente vers la production d’albums qui n’inventent plus beaucoup et paraissent marqués par les compromis ; on comprend beaucoup mieux les forces et faiblesses de Genesis et son glissement vers une musique qui s’appauvrit à la fin des années 70 en même temps que sa renommée devient mondiale ; enfin, le trio Emerson, Lake & Palmer nous est présenté ici sous un jour qui le rend plus sympathique que ses exagérations dans le style pompier.

Tout autour de ces quatre histoires « référentielles », Aymeric Leroy dresse le portrait de groupes moins emblématiques ou, du moins, de moindre renommée, même si leurs apports paraissent aujourd’hui tout aussi importants. Surtout ne pas oublier Peter Hammill et son indomptable Van Der Graaf Generator ; garder dans le grenier aux souvenirs une petite place pour Renaissance et sa carrière en deux temps, dans un mariage de ballades folk et d’arrangements de cordes aux tonalités classiques ; en tant que spécialiste, Leroy prend aussi le temps d’évoquer quelques-unes des formations estampillées Canterbury : Caravan, Hatfield & The North, National Health… La liste est longue, on évitera une énumération fastidieuse.

Côté français, l’histoire tourne autour de deux formations quadragénaires : Ange bien sûr, sous la houlette aux accents du terroir du chanteur-conteur Christian Descamps ; Magma, évidemment [3] et ses grandes sagas principalement composées entre 1970 et 1975. Et l’on s’aperçoit que, malgré les qualités indéniables de quelques formations à la durée de vie plus éphémère, peu de noms apparentés au rock progressif ont vraiment marqué l’histoire de cette musique en France.

Et encore… il faut se dire que ce passé parfois suranné et ses cruelles oubliettes rejoignent aussi le présent, de temps à autre, et nous prouvent que le rock progressif n’est pas seulement une étiquette un peu vaine, remisée au fond d’un placard poussiéreux. Les époques se croisent, les histoires musicales de nombre d’artistes procèdent par sédimentation et peuvent donner naissance à d’autres expressions qui, à défaut d’être réllement « progressives », n’en sont pas moins imprégnées d’une volonté revendiquée de syncrétisme qui les apparente au genre : en témoignent par exemple le dynamisme créatif d’un Vincent Artaud ou le dernier disque de Pierrick Pédron, Omry, qui doit beaucoup à l’amour que le saxophoniste porte aux grands noms du rock progressif, comme Pink Floyd. Et le jazz d’un Pierre De Bethmann n’est pas toujours si éloigné, quant à lui, de l’esthétique élégante des albums de Hatfield & The North.

D’une certaine façon, ce Rock Progressif est le livre que beaucoup d’entre nous appelaient de leurs vœux depuis longtemps. Sachons donc gré à Aymeric Leroy d’avoir comblé un vide et fixé par l’écrit une aventure constitutive du parcours de nombreux mélomanes ou musiciens.

Cerise sur le gâteau, ses connaissances encyclopédiques sont servies par une écriture d’excellente facture [4] : son style sobre soutenu est un écrin adapté au monde du rock progressif dans ce qu’il a de plus inventif.

Si vous êtes amoureux du rock progressif, vous ne pourrez échapper à ce livre qui vous ravira ; si vous éprouvez un intérêt particulier pour l’histoire de la musique au XXe siècle, vous seriez coupables de n’en pas tenir compte.

par Denis Desassis // Publié le 11 juin 2010

[1Née dans le sillage de la première mouture du groupe Soft Machine à la fin des années 60, l’École de Canterbury a essaimé en une myriade de formations souvent très inventives et d’inspirations multiples.

[2N’oublions pas que cette épopée fut souvent raillée aussi bien par les tenants d’un rock pur et dur que par certains intégristes d’un jazz confisqué, confits dans une désagréable condescendance – un comble pour cette musique empreinte de liberté et d’invention.

[3Même si Christian Vander réfute l’étiquette rock progressif, Magma et la convergence de ses influences multiples (compositeurs européens du début du XXe comme Stravinski, Bartok ou Carl Orff, jazz, rhythm’n’blues) s’apparente assez naturellement à un mouvement progressif, en ce sens qu’il a toujours été question de dépasser un cadre limitatif.

[4Dans ses remerciements, Aymeric Leroy avoue non sans malice un penchant pour l’abus de virgules. Du côté de Citizen Jazz, on le taquinera seulement pour son emploi récurrent du qualificatif jazzy, plutôt absent de nos colonnes ! Quant au terme opus, il y est banni !