Scènes

Banlieues Bleues 2009 [1]

Marc Ducret, Hasse Poulsen et Roy Nathanson, Myra Melford, Russ Johnson, Brad Jones, George Schuller… Un duo et un quintet pour deux approches fort différentes mais aussi élégantes l’une que l’autre.


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M. Ducret © P. Audoux/Vues sur Scènes

Marc Ducret, Hasse Poulsen et Roy Nathanson, Myra Melford, Russ Johnson, Brad Jones, George Schuller dimanche 8 mars 2009. Un duo et un quintet pour deux approches fort différentes mais aussi élégantes l’une que l’autre .

Rien ne réunit ces deux projets : un duo de guitaristes improvisateurs et bruitistes, un quintet attaché à revisiter savamment un chef-d’oeuvre que l’on ne présente plus. Une approche moderne, une approche classique, mais une même exigence d’inventivité devant le jazz.

Hasse Poulsen et Marc Ducret sont faits pour jouer ensemble. Leurs univers respectif les rapprochent autant qu’ils les séparent. Le premier est un Danois qui vit à Paris, le second un Français exilé à Copenhague. Même crâne lisse, jeu guitaristique également acéré - tant dans les pièces composées issues de leurs répertoires respectifs que dans les improvisations, qui se disputent ce set à part égale - même goût du défrichage sonore et des expérimentations bruitistes : outre leurs guitares (une électrique et une acoustique pour le français, une acoustique préparée pour le Danois), Hasse Poulsen manie une série d’accessoires électroniques (sampler, pédales d’effets) pour, de temps en temps seulement modifier le son.

Mot d’ordre du concert : économie d’un côté (pas question de laisser jouer les machines), prolixité de l’autre : c’est peu dire que les idées fusent à la Dynamo ce dimanche après-midi. On retrouve avec plaisir le jeu exubérant de Ducret, notamment quand il s’empare de sa désormais fameuse guitare rouge, cette inventivité de tous les instants lorsqu’il s’agit d’animer dix doigts sur toute la surface de l’instrument, comme s’ils étaient chacun doués d’une vie propre. Ses longues phrases labyrinthiques et distordues voisinent avec diverses sonorités tirées de sa seule guitare, tels ces étonnants « pépiements de moineau » dus au choc du médiator sur les cordes.


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H. Poulsen © M. Laborde/Vues sur Scènes

Poulsen ramasse davantage son jeu. Préférant partir de schémas reconnaissables, rock ou blues, pour les faire évoluer dans des directions inattendues, il assume un rôle rythmique là où Ducret ferait plutôt office de lead guitarist. Lorsqu’ils n’entrecroisent pas finement leurs parties, Poulsen greffe des objets métalliques sur ses cordes afin de transformer sa guitare en percussion, ou manie avec parcimonie quelques potentiomètres sur le sampler. Le set est enlevé, l’échange joyeux, la musique et ses interprètes ne manquent pas d’humour : en sont témoins les spectateurs hilares lorsque Ducret se lance dans une longue comparaison entre le climat de la France et celui du Danemark et leurs effets sur les coutumes vestimentaires des populations, pour expliquer qu’il a « attrapé la crève… pas à Copenhague… mais à Bordeaux ! ». Petite histoire modeste autant que discrètement fantaisiste, et qui porte en elle tout l’esprit de ce concert court et maîtrisé de bout en bout.

Le quintet de Roy Nathanson et Myra Melford a choisi quant à lui une voie plus classique, et peut-être plus difficile. Comme chaque année, ils revisitent sur scène l’intégralité d’un grand classique. 2009 est consacré à Out to Lunch d’Eric Dolphy, classique parmi les classiques (quarante-cinq ans déjà !) dont les réinterprétations sont innombrables [1]. On aura droit ainsi à tout l’album, de « Hat and Beard » à « Straight Up and Down » en passant par « Grazzelloni », ainsi qu’à quelques morceaux écrits par Mingus pour Dolphy dont « Love Sweet » et « So Long, Eric ». Aux saxophones alto, ténor et sopranino, Roy Nathanson ; à la trompette, Russ Johnson ; au piano (qui remplace le vibraphone de Bobby Hutcherson), Myra Melford ; à la contrebasse, l’excellent Brad Jones et à la batterie, George Schuller.

La relecture est savante plus qu’inventive : elle ne manque jamais de beauté, n’ennuie jamais, mais l’amateur sent qu’il est souvent en défaut d’outillage musicologique pour entrer à l’intérieur des écarts que le quintet fait subir au disque de Dolphy. L’approche semble ici très documentée, un peu à la manière de Mike Westbrook revistant Rossini, par exemple — quelque chose de distancié, d’intellectuel, qui ajoute du « cérébral » à une musique elle-même déjà abstraite. D’où, parfois, le sentiment que le jeu collectif manque de vitalité, ou qu’il est sur le point de se figer. Les chorus s’enchaînent très proprement, trop parfois.

Reste que ces cinq musiciens impressionnent par la cohésion de leur pratique et la concentration qui en découle. La musique délivrée est sèche, parfois fulgurante dans sa capacité à aller droit au but. Les morceaux sont courts : même « Out to Lunch », le plus longue du disque d’origine, est joué en moins de dix minutes. Seul « Straight Up and Down » fait l’objet d’un traitement iconoclaste. Nathanson, équipé à la fois de son ténor et de son sopranino, ouvre le morceau en prenant seul le thème, qu’il exécute de manière à ce qu’il soit à la fois reconnaissable et complètement massacré, dissonant, plein de couacs et d’erreurs de rythme. Puis il le reprend en soufflant dans les deux instruments à la fois, dont il joue tant bien que mal d’une seule main. De ce traitement pour le moins fantaisiste, de ce dispositif gestuel inventé pour transformer la musique, « Straight Up and Down » sort défiguré avant d’être immédiatement réinventé par le quintet au complet. Un très beau moment qui couronne d’un grain de folie douce un concert racé et élégant.


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Myra Melford © H. Collon/Vues sur Scènes

par Mathias Kusnierz // Publié le 11 mai 2009

[1Voir par exemple l’excellente relecture récemment proposée par Otomo Yoshihide et son New Jazz Quintet.