Chronique

Barry Guy

Phases Of The Night

Barry Guy (b), Marilyn Crispell (p), Paul Lytton (dm)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Phases of the Night est le troisième disque du trio après Ithaca [1] et Odyssey [2]. La conception de ce nouveau répertoire par Barry Guy, compositeur du groupe, est issue de réflexions autour de l’art moderne, et notamment des Surréalistes. Comme il l’écrit dans le texte de pochette, ces derniers ont toujours cherché à proposer de nombreuses pistes de réflexion, en travaillant par exemple sur les rêves et l’inconscient, et souvent leurs œuvres - textes ou toiles, nous déstabilisent. Dans cette perspective, chacune des quatre compositions qui constituent Phases of the Night est inspirée par un peintre surréaliste. Là encore, la lecture des textes explicatifs s’avère très instructive.

Le morceau qui donne son titre au disque, inspiré d’une œuvre de Max Ernst, s’ouvre sur une longue introduction d’une grande liberté formelle, constituée de courtes phrases au piano posées sur les motifs percussifs de la batterie et de la contrebasse, cette dernière s’autorisant par instant quelques traits rapides en pizzicato. Peu à peu les phrases s’allongent, comme si on quittait une situation de rêve mal formé pour entrer dans une vision nocturne parfaitement structurée mais agitée. Puis, émergeant de cette improvisation collective, surgit un magnifique motif mélodique et rythmique. On comprend mieux Barry Guy lorsqu’il explique qu’il était fondamental pour lui de rester dans la formule piano-contrebasse-batterie. Certes, il s’agit ici d’une version contemporaine de cette formation, mais elle reste ancrée dans une longue tradition. Le jeu de Marilyn Crispell est passionné, très percussif. Les motifs qu’elle imagine sont mis en relief par Paul Lytton et Barry Guy qui installent une atmosphère sombre. Pour finir, la musique s’accélère, comme si l’étreinte du rêve se renforçait, se précisait… jusqu’à nous réveiller !

« Insomnie », trouve, lui, son origine dans l’observation d’une peinture de Dorothea Tanning. C’est une longue plage durant laquelle, comme l’écrit Barry Guy, la musique ne semble jamais s’installer : tension et évolution sont permanentes. Le contrebassiste entretient ce feu continu tandis que Crispell et Lytton improvisent. Le duo piano/batterie, au milieu de ce deuxième morceau, est d’ailleurs impressionnant par sa maîtrise du silence, de la dynamique et de la surprise. On sent chez ces trois musiciens de grands dramaturges !

Wilfredo Lam, peintre cubain, inspire le troisième morceau, « The Invisible Being Embraced », qui propose un nouvel aspect du trio, plus éthéré, comme en suspension ; les notes sont tenues, Crispell utilise beaucoup les pédales du piano et on se laisse prendre par la résonance. Le geste est ici proche du piano classique, la mélodie captivante, soutenue par une contrebasse lyrique et un jeu aux balais coloriste, tout en finesse et en délicatesse. On est loin des insomnies incontrôlées ! Un certain mystère imprègne cette musique parfois saisie de soubresauts, mais l’énergie déployée cède vite la place à une conclusion apaisée, avec un Barry Guy très inspiré au-dessus des notes perlées de Crispell. « The Invisible Being Embraced » se termine comme il a commencé, au piano accompagné d’une discrète batterie.

C’est « With My Shadow » et son grand inspirateur Yves Tanguy qui vient clore Phases of the Night. Le piano domine, toujours avec une noirceur et une mélancolie assumées, mais on devine l’intention de B. Guy : cette composition tourne en réalité autour de la contrebasse, ombre du piano et qui parfois le devance -indomptable, joueuse, omniprésente et insaisissable à la fois. Le tout surveillé de près par un Paul Lytton à l’affût.

Au fil de ces quatre ambitieuses compositions on traverse des atmosphères variées, des paysages nés d’un esprit tourmenté ; l’ensemble crée cependant une musique qui vous prend pour ne plus vous lâcher et qui, magnifique, évolue entre pénombre, ténèbres et lumières diffuses. Mais ne sommes-nous pas au pays des rêves et de l’inconscient ?