Chronique

Barry Harris

Live in Rennes

Barry Harris, p

Label / Distribution : Plus Loin Music / Abeille Musique

Barry Harris ou « la leçon de piano »…

C’était à la fin de l’année dernière : il fallait aller vers l’extrême ouest de la France, autrement dit vers celui du continent européen tout entier, à Rennes, au festival « Jazz à l’Ouest », pour entendre le pianiste Barry Harris. Live in Rennes est la restitution de ce moment exceptionnel. Exceptionnel parce que Barry Harris ne court pas les festivals, ni les clubs, ni ici, ni ailleurs. Et parce que c’est là un pianiste à l’intelligence musicale et au parcours comme il n’y en a que très peu.

Barry Doyle Harris était donc, en ce 7 novembre 2009, dans la capitale de la Bretagne, accompagné par Mathias Allamane (b) et Philippe Soirat (dr), à quelques jours du 80è anniversaire de sa naissance à Detroit, Michigan. Entre-temps, il avait joué avec Lester Young, Charlie Parker, Miles Davis, Max Roach, Lee Konitz, Cannonball Adderley, Yusef Lateef et tant d’autres, tous plus ou moins de la même trempe. Il avait aussi été marqué par Art Tatum, vécu sous l’influence et les signes mystérieux de Bud Powell et Thelonious Monk, connu Nica, ses chats et son amour de la musique et plus encore des musiciens - comme quelques autres… Entre-temps il avait donc beaucoup donné à la musique, qui le lui avait bien rendu. Et certains, nombreux, l’avaient plus ou moins oublié, rangé là où il ne devait pas être, au rayon des « petits maîtres » dans le meilleur des cas. Lui se moquait de tout ça. La musique le faisait vivre. Il vivait de sa musique et surtout par elle. Enseignant, il avait aussi donné beaucoup de lui-même à de jeunes pianistes qui eux, assurément, ne l’oublieront jamais.

Bref, un tour du hasard – ou, mieux sans doute, du destin - a mené Barry Harris jusque sur la scène du festival de jazz de Rennes. Le disque que Plus loin, label décidément fertile, en a produit, est une restitution exceptionnellement fidèle. Il faut dire que l’on a pas souvent la chance d’avoir un pianiste qui prend le temps de donner une « leçon de musique » en plus de sa musique, et de jouer un aussi somptueux répertoire, allant de George Shearing en ouverture (« She ») à Charlie Parker (« Parker’s Mood ») en passant par Thelonious et le Duke, par « Tea for Two » et quelques-unes de ses propres compositions.
La « leçon de musique » de Barry Harris se présente sous forme d’interventions orales. La plage 7, par exemple, qui dure près de cinq minutes [1], qui introduit une de ses œuvres : « 6, 5, 7, 3 ». Ceci démontre qu’entre le plaisir musical, celui de la « pédagogie » et celui de l’apprentissage ou de la découverte, il n’y a pas même un pas, et rappelle à qui en serait surpris la jeunesse de Barry Harris. Car on ne joue pas de la musique ainsi sans être jeune et sans le devenir chaque jour davantage.

Quand il joue la musique qu’il aime, sous la tutelle de Bud ou de Monk, à sa manière enjouée et en les faisant revivre, ce qui n’est pas un mince exploit, et en jouant sa propre musique, Barry Harris – mais ça n’est pas nouveau [2] est un pianiste qui, du monde, nous montre plus souvent le côté joyeux que les aspects mélancoliques ou douloureux. Ce n’est pas pour autant qu’il faut passer sous silence, çà et là, au cœur de la gaieté, telle inflexion qui laisse apercevoir quelque peine que ni le temps, ni un caractère et une énergie hors normes ne sauraient complètement effacer. A ce titre au moins, ce disque est en effet une « rareté », car par ailleurs, les richesses de Barry Harris sont aussi multiples que réjouissantes.

par Michel Arcens // Publié le 6 septembre 2010

[1Le minutage annoncé sur la pochette s’avère à l’écoute en deçà de la en réalité - pour notre plus grand plaisir.

[2Il est devenu musicien professionnel en 1951, disent les mieux informés.