Scènes

Benoît Widemann Quartet au Triton

6 décembre 2013. L’as du Moog (même virtuel) au quartet multiplié


Comme à chacun de ses passages au Triton, Benoît Widemann nous réserve des surprises.

On l’avait bien sûr vu avec Magma, pour évoquer la « grande » époque du groupe, dite Epok III, celle des années 75-80 et son line-up de rêve (Jannick Top, encore là au début, remplacé par Bernard Paganotti puis Guy Delacroix, Klaus Blasquiz, Stella Vander, et deux petits jeunes d’à peine 17 ans à leur arrivée, Didier Lockwood au violon et Benoît au mini-Moog [1]…), puis avec Klaus Blasquiz en pensionnaire de la Maison Klaus, et naturellement en quartet, avec sa formation « classique », celle que connaissent bien les habitués du Sunset/Sunside ou du Baiser Salé (avec Nicolas Viccaro à la batterie). Mais ce soir, on note deux invités-surprise dans la formation de base : Patrice Héral en « spatial guest » à la batterie et aux percussions, et Manu Borghi, issu comme lui de Magma, comme interlocuteur aux claviers.


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Benoît Widemann Photo Ptilou

Mais les surprises (y compris côté invités… ) ne devaient pas s’arrêter là. Dès l’entrée, Benoît Widemann s’installe, seul, derrière son clavier et… un clavier-maître Arturia relié à l’un de ses Mac habituels… Mais où donc est passé son brave mini-Moog D, auquel on a tendance à l’associer indéfectiblement ? Il faut dire qu’il fait tout pour ça – lui qui tance vertement les informaticiens qui ne renouvellent pas leur matériel tous les deux ans (au plus), alors qu’il chérit son vieux Moog comme d’autres un Stradivarius — et il a bien raison. Certes, les pinailleurs diront qu’ils l’ont aussi vu jouer jadis sur des Oberheim, mais tout de même, allions-nous avoir droit au jeu virtuose et délicat, au phrasé délié et surtout aux sons à la fois doux et tranchants, mélodieux et acrobatiques qui rendent le « son Widemann » si précieusement inimitable ? La suite allait nous rassurer : même virtualisé par la firme grenobloise [2], le son du mini-Moog était bien là et le clavier-maître sut assurer – même si, in fine, Benoît me confia ensuite que le toucher était un peu mollasson.

Mais foin de cuisine technique, revenons aux mets délicats servis ce soir. Or donc, intro solo tout en douceur, pour mieux accueillir un premier invité surprise : Didier Malherbe et son doudouk, tout juste sortis de la salle voisine, le tout récent Triton 2 où Didier venait de donner son récital « L’Anche des métamorphoses ». Pendant cette rencontre au sommet entre ex-Gong et ex-Magma (ceux de ma génération frémiront à cette évocation), simplement soutenue par des loops de drums version Autotune à l’arrivée de Patrice Héral, le reste du groupe s’installe : Olivier Louvel à la guitare et Gilles Coquard à la basse 6 cordes. On entre dans le vif du sujet : « Orbital Mode », très « softmachinal », Olivier nous servant un solo digne de Robert Fripp ; puis c’est « Frukt », intro à la batterie et ambiance Weather Report. Manu Borghi s’installe alors derrière son Nord Electro 3 rouge (ah non, pardon : tous les Nord sont rouges) pour un premier duo de claviers, et on attaque un « Skunkadelic’s », au titre plus qu’évocateur.

Voici qu’apparaissent deux nouveaux invités-surprise ; en effet, si l’on veut du funky groove, mieux vaut appeler des cuivres en renfort, ici en la personne des frères Guillard, Yvon à la trompette et Alain au sax (tiens, encore un ancien de Magma, le monde est petit). Solo de Moog, solo de piano, solo de basse, toute la palette y passe et l’on enchaîne avec « Hip Skip », Moog, piano, guitare, plus de vingt minutes en tout de délire assumé qui méritent bien une pause.


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Benoît Widemann Quartet + Guests

Le second set débute calmement, dans une ambiance jazz cool. C’est « Seven Sight », avec un mélodieux solo de basse à six cordes et un duo des deux claviéristes, puis « Supacolor », une composition de Gilles comportant un dialogue, figure classique obligée, entre Strato et Rhodes. Manu Borghi revient pour « Reliefs » et cette fois, ce sont la basse et la batterie qui se répondent, un « Petit Dernier » pour la route et le combo clôture avec « Darling », morceau tout en douceur d’Olivier Louvel et nouveau dialogue, guitare en sustain avec un e-bow [3] et Moog en glide. Clôture ? Non, car toute la bande (avec Manu, Yvon, Alain) entame « Spell Check », ambiance fromage et dessert, chacun y allant de son solo, un bonheur.

Histoire d’en remettre une couche, le public n’étant manifestement pas rassasié, un ultime bonbon, « Stanley », donne envie de revoir ce quatuor à géométrie si plaisamment variable. On aura vu ce soir au Triton ce que pourrait donner un Benoît Widemann Big Band !

par Jean Bonnefoy // Publié le 6 janvier 2014

[1Souvenir personnel : Hiver 75, Klaus Blasquiz me téléphone pour m’inviter à une répétition du groupe au fin fond de la banlieue Est de Paris. « Tu vas voir, ça vaut le coup, on a deux petits nouveaux, tu vas en rester coi, je te laisse la surprise. » Coi, je fus….

[2On ne le répétera jamais assez… Arturia est français ! Mieux encore, après s’être lancés avec le succès que l’on sait dans l’émulation logicielle des Moog (ils ont eu l’imprimatur de Bob Moog en personne) et d’autres synthés mythiques, ces Grenoblois n’ont pas hésité à faire le grand saut, et produisent dorénavant de vrais synthés analogiques, avec un vrai clavier, de vraies touches et de vrais boutons, reprenant, trente ans après, le flambeau des Toulousains de feu RSF.

[3L’E-bow, ou archet électrique, est un accessoire tout bête mais qu’il fallait inventer : un électro-aimant que l’on promène au-dessus des cordes métalliques d’une guitare ou d’une basse électrique et qui permet ainsi d’obtenir des effets de legato et de sustain infini…