Portrait

Bernard Stollman (1)

il a enregistré les plus grands noms du free à New York au début des années 60.


Ni musicien, ni directeur artistique, cet avocat new yorkais perçoit au début des années soixante, la puissance du mouvement free naissant. Il va graver sans s’en douter des plages définitives. Michael Lellouche est allé à sa rencontre.

New York, décembre 2000.


Après quelques coups de fil me réclamant d’un de mes amis avocats, je finis par me voir proposer un rendez-vous avec Bernard Stollman dès le lendemain.


Fraîchement arrivé dans le studio d’enregistrement désigné, perdu (comme moi) dans le Village, je vois se profiler la silhouette alerte d’un grand gaillard en jean et baskets, genre grand-père dans le vent. Interrogé à ce sujet il finira par m’avouer ses 71 ans, âge insoupçonnable pour l’observateur lambda n’ayant pas l’habitude de se faire distancer en montant les marches d’escalier deux à deux. Légèrement essoufflé de cet effort inattendu, je m’installe et commence à accoucher mon patient.

Pourquoi et comment cet avocat new-yorkais a-t-il marqué définitivement l’histoire du jazz en juste dix années où il mit sa carrière juridique en suspens ? Ai-je oublié de préciser qu’il s’agit du fondateur de l’illustre label ESP Records, qui immortalisa sur cire la quasi-totalité des artistes de la scène « free » des années 60 ?

La naissance du rêve ESP

Producteur un peu par hasard, Stollman était au début des années 60 ce jeune avocat fraîchement sorti des bancs de l’université et qui ne trouvait pas vraiment sa voie. N’ayant jamais plaidé, il s’occupait un peu en dilettante des affaires de quelques clients hors normes, au nombre desquels se trouvaient Ornette Coleman et Cecil Taylor. Mais « il ne connaît rien au jazz et encore moins à la « New Thing », n’a jamais fréquenté les clubs de la 52ème rue et ne sait même pas qui était Charlie Parker ». Sa passion, c’est l’Esperanto, cette langue universelle hybride créée par le professeur Zamenhof au début du siècle. Il finance d’ailleurs en 1963 sur ses deniers « l’enregistrement d’un disque en Esperanto, destiné à des fins d’enseignement, pour montrer qu’il peut être une langue vivante, et permettre aux étudiants de l’entendre parler. ». Ce n’est que par un pur concours de circonstance qu’il se retrouve au Baby Grand en 1963 pour écouter Elmo Hope en jam-session lorsqu’Albert Ayler débarque comme une tornade sur la scène pour l’enflammer en quelques minutes, le reste des musiciens pliant bagage un par un. Terrassé par la puissance de cette musique nouvelle pour lui, Stollman va voir Ayler à l’issue du concert et l’invite à enregistrer pour lui. Sur le moment il n’a pas conscience de ce qu’il vient de promettre inconsidérément, alors qu’il n’a pas d’argent et ne connaît strictement rien au métier de producteur.

Il décide donc d’aller voir sa mère et lui assène une demande des plus farfelues : « Je ne veux pas attendre vingt ou trente ans pour toucher mon héritage. J’ai 33 ans, c’est à mon âge qu’on a besoin d’argent. Je veux créer un label et il me faut ma part d’héritage. » Sa démarche aboutit et il crée ESP en 1964. ESP pour « Extra Sensory Perception et les trois premières lettres de Esperanto ». Il enregistre enfin Albert Ayler pendant l’été, qui donnera lieu au premier disque du label, « Spiritual Unity » avec Gary Peacock et Sunny Murray. « Cette première session avec Albert est un de mes plus beaux souvenirs. Le studio était couvert de photos de musiciens latinos, et l’ingénieur du son ne savait pas ce que nous allions enregistrer, moi non plus. Peacock est arrivé en dernier, je ne l’avais jamais vu. Ils ont commencé à jouer, et depuis la cabine où nous écoutions le retour son, j’ai regardé Annette Peacock en pensant : quel magnifique début pour une maison de disques sous d’aussi bons auspices ! L’ingénieur avait finalement enregistré en mono, ce qui provoqua ma colère. Mais il croyait que c’était une simple démo. Je dois dire que malgré sa totale ignorance du type de musique que nous enregistrions, il a fait un travail remarquable. » Quelque temps après, il enregistre Pharoah Sanders (« Pharoah’s First »), jeune musicien de 24 ans qu’il n’avait jamais rencontré auparavant. « Je me demande même comment j’en suis arrivé à l’enregistrer… Il avait un air très suspicieux en se rendant à la session. Il ne parlait pas. Il joua et je ne le vis plus jamais par la suite. » La démarche de Stollman prend alors vraiment forme avec ce deuxième enregistrement. « Je n’étais pas afficionado de la musique de Sanders. Je me contentais de documenter ce qui se faisait musicalement à l’époque. Je ne me suis jamais vu comme directeur artistique. J’étais là pour graver ce qui existait. Mes connaissances musicales étaient rudimentaires, mais ces musiciens m’émouvaient pour la plupart sans que je puisse dire pourquoi. Le choix décisif qui fut le mien a été de faire confiance à ceux qui pratiquaient cette musique et s’appréciaient mutuellement. A un certain niveau artistique, il y a une reconnaissance entre pairs, et j’ai donc été amené à prendre sous mon aile toute une communauté de musiciens qui se respectaient artistiquement. Pour la plupart des enregistrements, je n’avais jamais entendu ces musiciens avant et je ne leur demandais jamais ce qu’ils allaient jouer. » Stollman faisait toute confiance à ces musiciens qui cherchaient véritablement à s’exprimer différemment. « Le mot jazz était vécu comme un stigmate par ces artistes, et c’est pourquoi le mot n’apparaît sur aucun de mes disques. » Interrogé sur des prises inédites et des trésors cachés, Stollman est un peu désemparé. « Presque tout ce que nous avons enregistré l’a été en une seule prise. Les musiciens arrivaient, jouaient et repartaient 45 minutes après. Bien que rien n’ait jamais été détruit, il n’existe pas d’alternate takes. Bien que je n’allais pas les rendre riches, je permettais à ces musiciens de s’exprimer librement et ils en avaient conscience. C’est pourquoi ils donnaient le meilleur d’eux-mêmes dès qu’ils arrivaient en studio. » Toujours en retrait lorsqu’il parle des disques enregistrés, il relativise son rôle avec une humilité rare : « Si je ne l’avais pas fait, quelque part en Europe ou au Japon ils auraient enregistré tôt ou tard. Disons que j’ai contribué à accélérer ma mise en avant et la reconnaissance de ce phénomène musical. »

la suite la semaine prochaine…