Chronique

Bill Evans Trio

Haunted Heart - The Legendary Riverside Studio Recordings

Bill Evans (p), Scott LaFaro (b), Paul Motian (d)

Label / Distribution : Craft Recordings

Il est important de souligner que si des prises alternatives figurent sur un disque, il est préférable qu’elles ne soient pas placées à la suite du morceau original mais en fin d’album. Cela peut sembler logique, mais beaucoup de rééditions n’ont pas suivi ce conseil, ce qui ne peut que perturber l’écoute - et pour cause : le déroulement de la trame musicale n’a plus aucun sens et la mémoire de l’artiste est brocardée. À une lointaine époque, la durée d’un disque 33 tours n’était pas extensible ce qui, au bout du compte, n’était pas si désagréable en soi : le musicien choisissait la meilleure prise et le concept de son album demeurait cohérent. Avec l’avènement du CD, les producteurs ont pu agrémenter leurs rééditions de ces fameuses prises issues des archives des studios, mais à quel prix ? Tout n’est pas digne d’être publié et quel serait aujourd’hui l’avis des musicien·nes qui pour certain·es avaient pris soin d’écarter des pistes moins convaincantes. Dans le cas d’un innovateur comme Bill Evans, les morceaux inédits de son fameux trio avec Scott LaFaro et Paul Motian sont rares mais tous de qualité. Du fait de la mort prématurée du contrebassiste, il n’y aura que deux albums enregistrés en studio : Portrait in Jazz et Explorations, objets de cette sortie discographique, et un enregistrement en concert le 25 juin 1961 au Village Vanguard dont témoignent les disques Waltz for Debby et Sunday at the Village Vanguard.

Enregistré en une seule session le 28 décembre 1959 par Orrin Keepnews, fondateur et producteur de Riverside Records, Portrait In Jazz paraît l’année suivante. Il provoque un choc dans la communauté du jazz, aucun trio ne s’étant engagé dans une telle interaction musicale avec autant de spontanéité. Ce disque fait la part belle à des standards métamorphosés qui vont inspirer des générations de musicien·nes jusqu’à nos jours. La virtuosité déployée par ces trois hommes évite toute forme de démonstration : seule l’énergie communicative compte. Prenons la pièce d’ouverture du disque, « Come Rain Or Come Shine » de Harold Arlen et Johnny Mercer. La douceur séduisante qui la caractérise devient plus solennelle dans la prise numéro 2, inédite : le contrechant de Scott LaFaro y est plus affirmé alors que la prise numéro 4 se révèle enjouée. En raison des problèmes de toxicomanie dont souffre Bill Evans, la réalisation d’Explorations, enregistré en février 1961, a pris du retard. Entre-temps, Scott LaFaro a joué avec Ornette Coleman, mais la magie qui opère dans ce disque ne va pas tarder à devenir proverbiale. « Nardis », de Miles Davis, et « I Wish I Knew » signé Harry Warren et Mack Gordon resplendissent, mais c’est la ballade « Elsa » écrite par Earl Zindars, percussionniste et ami de Bill Evans, qui est déterminante. Dans l’enregistrement original, cette pièce semble émerger d’une légère brume alors qu’ici les prises alternatives révèlent des surprises : la numéro 4 se démarque par un tempo de contrebasse plus accentué et la numéro 6 par les digressions harmoniques du piano. Imprégné par les prouesses du contrebassiste, « Sweet And Lovely » composé par Gus Arnheim, Jules Lemare et Harry Tobias, se transforme littéralement. La prise alternative 3 est empressée, marquée par la frappe énergique aux balais de Paul Motian et la numéro 5 fait penser aux brisures rythmiques de Martial Solal à la même époque.

« How Deep Is The Ocean » trotte dans toutes les têtes des inconditionnel·les de ce disque qui auront des surprises avec les découvertes de la prise alternative numéro 1, plus démonstrative, et du swing appuyé de la numéro 2. On comprend mieux pourquoi les versions originales furent choisies : elles confèrent à l’album un équilibre introspectif que soulignent les trois instrumentistes qui jouent sur un pied d’égalité. Désigné par Billboard comme le meilleur disque de piano de l’année 1961, Explorations est devenu intemporel. Cette réédition est enrichie par les notes inédites du critique de jazz Eugene Holley, Jr. et du témoignage du batteur des Doors John Densmore qui se souvient de s’être faufilé au Shelly’s Manne-Hole à l’adolescence pour admirer le trio.