Chronique

Birgé, Lavant, Martin

Les Déments

Denis Lavant (voc), Jean-Jacques Birgé (cla, fx), Lionel Martin (ts)

Label / Distribution : GRRR

Parmi les acteurs ayant toujours nourri une passion et un intérêt pour les musiques improvisées dans leur champ le plus large, il convient de compter Denis Lavant. La musique lui a d’ailleurs rendu cet amour au centuple, tant avec Sylvain Kassap qu’avec Quentin Rollet. Voix puissante, théâtrale et d’une clarté sonnante, Denis Lavant est un homme de texte et de lecture. De musicalité des mots ; il dit, bien sûr, pour des livres-disques et des pièces de théâtre. Tout comme d’ailleurs André Schlesser, ancien acteur de la troupe de Vilar - beaucoup ont grandi avec sa voix sur les disques de Thierry la Fronde. Car Les Déments est un recueil de textes, mis en musique par deux sorciers du son aux goûts, eux aussi, théâtraux : Lionel Martin est un saxophoniste passionné par la frise temporelle du jazz ; quant à Jean-Jacques Birgé, inutile de le présenter, un Drame Musical Instantané a son content de théâtre, et ce travail avec Lavant en rappelle immédiatement un autre, avec Richard Bohringer autour du K de Buzzati.
 
Les Déments, c’est avant tout une ivresse de mots ; pas une orgie, non, mais des phrases ciselées, comme construites pour la faconde de Denis Lavant. « M’accorderez-vous », premier texte de Marcel Moreau, est une lente valse qui se démantibule dans l’entrechoc des claviers de Birgé, un délitement qui passe du chaleureux au glaçant à mesure que le lecteur fait tournoyer le texte. Si « Les Déments » est un texte de l’auteur breton Xavier Grall, sorte d’anti-Pierre-Jakez Hélias qui travailla avec Dan Ar Braz, c’est bien le texte magnifique d’André Martel, pataphysicien parmi les plus illustres, qui donne le ton et le corps de cet album qui se goûte et s’apprivoise par la multiplication des écoutes, pour mieux saisir la musique intime des syllabes.
 
Martel et son paralloïdre, langage tangentiel du français qui l’augmente et le radicalise par des simplifications convexes, à la mesure du louchébem ou du javanais. Denis Lavant l’adopte, et Lionel Martin comme Jean-Jacques Birgé lui donnent toutes les couleurs possibles, et toutes les déviations nécessaires. Voici un petit bonheur qui se paie de mots et qu’on écoute, surpris par la fluidité de son parler. Les Déments est un disque qui fait lui-même un pas de côté pour convaincre l’auditeur de le suivre ; un chemin que connaît bien Jean-Jacques Birgé.

par Franpi Barriaux // Publié le 28 septembre 2025
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