Scènes

Bleu Triton Jazz Festival (3)

Suite et fin des aventures de la salamandre couleur d’azur


Outre l’éclectisme de sa programmation, le festival a donc offert une revue très complète des figures récentes du jazz français : Julien Lourau, Laurent De Wilde, Sylvain Luc, Médéric Collignon, Simon Goubert, Vincent Courtois… liste non exhaustive, à laquelle il convient de rajouter les « monstres sacrés », les éternels héros, à l’esprit toujours libre et curieux. Humair, Sclavis, Drouet, Portal et Lubat n’ont pas déçu, bien au contraire…

Les grands noms

« Baby Boom » avait vu en 2003, la brillante collaboration de Daniel Humair avec les valeurs montantes du jazz français. Cette association inspirée a pris l’espace d’un soir (14 décembre) la forme d’un trio inédit, sans les saxophones de Donarier et Monniot, mais avec la guitare néo-hendrixienne de Manu Codjia et la contrebasse charpentée de Sébatien Boisseau.

Venons en au fait : il s’agit sans doute du concert le plus excitant, le plus étourdissant du festival, le genre de prestation qui déclenche des incendies dans les tripes du public, et la présence de Codjia n’y est pas étrangère. Et pourtant… la mise en route semblait difficile, le temps d’un « Arfia » (composition de François Jeanneau) aux accents parfois bluesy mais à la pulsation encore engourdie. Un décollage de fusée, en somme. Après quelques minutes, les trois musiciens jouent avec une étonnante cohésion et revisitent les classiques, « Mood Indigo » et surtout « Boogie Stop Shuffle » de Mingus, passés à la moulinette du nouveau prodige de la guitare : loin de s’apparenter à un catalogue d’effets de manche - qui serait extrêmement complet d’ailleurs - le jeu de Codjia ressemble à une synthèse d’influences guitaristiques majeures, nappes aériennes façon Bill Frisell, legato virevoltant (Holdsworth), attaque franche des notes (Barthélémy), voire son clair à la Metheny. Mais dans cette galerie de héros, Codjia a trouvé une place unique, car ces références ne rendent pas compte de son style désormais inimitable, de son discours très personnel (à quand, d’ailleurs, un disque sous son nom ?) et de ce talent rare pour donner vie à un instrument parfois fade.

Le deuxième set voit l’enflamement général de tous les musiciens, une intensité telle que baguettes et cordes de guitare quittent par moment leurs emplacements naturels sans que cela nuise au spectacle, bien au contraire ! Le concert s’achève sur un « From Time to Time Free » (morceau du trio Kuhn/Jenny-Clark/Humair), où une légère sortie de route collective nous gratifie durant quelques instants du boléro de Ravel… Le discours final de Humair restera aussi émouvant que son jeu ce soir-là, empreint de fragilité, de sensibilité et d’une rare force de tempérament : qu’il dédie un morceau à un crétin (sic) ou fasse allusion au crépuscule de sa carrière, sa classe imperturbable nous laisse au contraire imaginer que le poète de la batterie a encore de beaux succès devant lui…

On l’a dit, l’improvisation par le duo était à l’honneur dans ce festival. Après les deux rencontres rares de la première semaine, vinrent les dialogues très attendus : Louis Sclavis et Jean-Pierre Drouet (17 décembre), Michel Portal et Bernard Lubat(18 décembre).

Difficile de décrire ces deux performances, toutes deux inclassables et inénarrables, mais brillantes et limpides comme une conversation entre amis et complices de longue date.


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J.-P. Drouet © H. Collon

Avec la première, on s’oriente vers un retour aux sources de la musique à travers la recherche sur le son, les timbres. Le compositeur et percussioniste Jean-Pierre Drouet, peut-être un peu méconnu dans le domaine du jazz et des musiques improvisées, est un aventurier de la texture sonore et n’hésite pas à employer pléthore d’ustensiles sans verser une seconde dans la gadgétisation et l’esbroufe : qu’une chose aussi banale qu’un couteau (mais qui danse le tango) ou une caisse en bois grinçante puisse produire du son, voire simuler un moment musical, cela n’étonnera personne et, au pire, fera ricaner dans le fond de la salle. Mais quand ces outils deviennent instruments de musique à part entière, s’abstraient de leur enveloppe charnelle anodine et s’intègrent avec naturel à la virtuosité d’un Sclavis, on assiste à quelque chose de singulier, d’inhabituel, un peu dérangeant au début, puis fascinant. Sclavis n’est bien sûr pas en reste pour produire du bizarre avec ses anches et ses becs, sa clarinette percussive, ses coups de langue secs, et même un didjeridoo. Puis les deux musiciens emportent l’adhésion générale par une mise en scène décontractée, avec poses grandiloquentes et caricaturales chez Sclavis et soliloques beckettiens chez Drouet, entrecoupés de fou rires déclenchés (ou pas…).


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L. Sclavis © H. Collon

Le lendemain, le duo Lubat/Portal prolongeait l’aventure du dialogue musical sur un terrain plus rythmique mais avec une égale audace dans l’improvisation. Que ce soit au piano ou derrière ses fûts, Bernard Lubat insuffle à chaque instant ce dynamisme percussif - « swing », « groove » etc - la pulsation de vie, le battement de coeur nécessaire à tout développement musical. Sur ce dernier point, on restera un peu sur sa faim, malgré de belles inspirations, pianistiques et rugueuses à la manière de Cecil Taylor, ou soufflées aux clarinettes et saxophones, sonnant comme du… Michel Portal ! En contrepartie, les deux compères digressent dès qu’ils peuvent - Lubat a toujours un bon mot - changent d’instrument comme des enfants turbulents - on verra même Portal avec les baguettes !… mais aussi au bandonéon et chant pour quelques minutes « chanson française ».


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M. Portal © H. Collon

Au final, ce spectacle un peu touffu laisse une impression de joie et de sérénité, et agit comme une cure de jouvence, pour les deux trublions et pour le chroniqueur fourbu après deux semaines intenses…

Les soirées dédiées aux associations du jazz

Trois soirées du festival étaient directement liées à plusieurs associations oeuvrant pour la promotion du jazz et de ses musiciens. La Fédération des Scènes de Jazz et de Musiques Improvisées (FSJMI) proposait dans le cadre de la 6ème édition de « Jazz en scènes », un concert en deux parties (vendredi 10 décembre), pour le moins différentes, et qui a peut-être fait hurler les orfraies du jase-cent-pour cent-authentique :

En ouverture, La Zombie et ses Bisons propose un curieux mélange (souvent réussi) de rock progressif dans la veine King Crimson (on pourra entendre des hommages directs, à travers des citations de « Starless » ou « Indiscipline »), de sonorités issues du jazz (avec les climats aériens du vibraphone et de la flûte) et d’un guitar hero oscillant entre hard prog (Dream Theater) ou jazz-rock (Al Di Meola).

Changement radical de direction au deuxième set : Laurent De Wilde déroule une version bien rodée et très « efficace » de son dernier disque, « Organics ». L’ambiance intimiste du Triton ne nuit nullement au déferlement sonore électro/drum’n bass/jazz du quartet, et parait même plus adapté que la grande scène de l’Ellips O’ Jazz à Troyes. On peut donc se délecter à nouveau des shrapnels de Yoann Serra, du saxophone trafiqué et souvent très pertinent de Gael Horelou, d’un monstrueux solo du non moins monstrueux bassiste Philippe Bussonnet, et de l’inimitable Fender Rhodes de De Wilde, tout en déhanchements harmoniques. Un concert réglé comme une horloge, avec beaucoup de bonne humeur et d’envie de jouer.

L’AFIJMA (Association des Festivals Innovants en Jazz et Musiques Actuelles) défend depuis une dizaine d’années une conception progressiste du jazz et de l’organisation des festivals. Les trois groupes de la soirée du 13 décembre sont directement soutenus par l’association, dans le cadre du projet « Jazz Migration » :

Des embouts et des becs offre une relecture pour cinq instruments à vents des « Mikrokosmos » de Bartok. Le concept paraissait audacieux, voire risqué, le résultat est tout de même assez plaisant, nonobstant quelques longueurs. On retient que le quintet parvient, quand il faut, à faire bouger, danser les harmonies bartokiennes et délivre des chorus inspirés (baryton ou bugle).

Le trio de François Dumont D’ayot est toujours aussi réjouissant à écouter et regarder. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un groupe au jeu de scène très spectaculaire, ni aux membres charismatiques, il dégage un charme indéniable, véhiculé par la personnalité atypique du saxophoniste. Il faut dire que Dumont D’ayot utilise des instruments rares - strich, manzello, conn-o-sax - dont il joue parfois simultanément, comme Roland Kirk dans les années 60. On ne sait s’il partage avec son illustre aîné un même désir de crémation dans un sac d’herbe ; en tout cas sa musique n’est ni sage ni policée, et offre un compromis équilibré entre beaux thèmes obsédants et soli riches mais digestes.

Enfin, Ark clôt la soirée tardivement dans une ambiance irréelle de « valse à 11 temps », orgue de fête foraine, bruitages de canettes écrasées, plus des réminiscences de Soft Machine et une démarche d’ensemble intrigante. Dommage qu’il faille déjà songer au métro un quart d’heure après le début de cette performance…


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H. Texier © H. Collon

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F. Jeanneau © H. Collon

Le dernier jour (19 décembre), la fanfare de l’Union des Musiciens de Jazz (UMJ) se retrouve dans l’après-midi pour un concert protéiforme, du big band au duo, avec un casting de haute volée : Henri Texier, François Jeanneau, Aldo Romano, Sylvain Beuf, Ann Ballester, Sébastien Llado, Pierre Bertrand et une quinzaine d’autres musiciens. L’ambiance était plus au « boeuf » (non gras) qu’à un concert bien huilé. On a pu apprécier des improvisations collectives dirigées par François Jeanneau, à la manière du « Pandémonium » (bien que la plupart des musiciens n’aient visiblement guère l’habitude de la direction par gestes), quelques standards (dont un morceau de « BFG »), puis des formations à géométrie plus réduite, dont un trio Romano/Texier/Beuf reprenant « Stolen Moments ».

Le festival s’achève sur ce moment plus sympathique que véritablement éblouissant, mais qui rappelle, encore une fois et dans la bonne humeur, la nécessité de préserver et d’améliorer d’urgence le statut des musiciens.