Entretien

Bojan Z : Blind test

Une sélection de disques pour définir l’univers de Bojan Z

Quatre heures du matin… cela fait neuf heures qu’il s’obstine à nier.
Pourtant, je suis sûr qu’il
est dans le coup. Il ne me reste plus qu’une seule arme, la pire de toute : le blindtest. Et je vais
lui faire cracher ses tripes…
Je connais certains sons auxquels il ne pourra pas résister
bien longtemps ! J’avale un dernier sandwich, une gorgée de bière, je pose la galette sur la
platine. En face, le visage blême, les yeux hagards, Bojan se tait. Il attend. Je sais qu’il parlera.
Lui aussi sent qu’il va craquer…
J’appuie sur « play ». C’est parti, il craque…

Bnet Houariyat : « Suite Houara » (1996) Voix des femmes de Marrakech, Al Sur
C’est les Bnet ! Cela ralenti. Elle relance plus vite après ! Où est le temps là ? Il est sur le claquement de main. La basse tombe sur 3. Depuis que Nguyen m’a envoyé ça, je baigne dedans en permanence. C’est une des premières claques rythmiques que j’ai reçues depuis longtemps. Il n’y a pas vraiment de problème rythmique, mais j’ai mis du temps à m’y retrouver. J’ai été longtemps à l’envers, là-dessus. Cela fait maintenant un an que nous jouons cela, et je l’ai assimilé totalement. Ce rythme-là est vraiment organique.

Avant le projet avec Nguyen Lê, connaissiez-vous cette musique ?
Non. Je la connaissais comme auditeur. Simplement. Si je n’avais pas travaillé cette musique, je n’aurais jamais su où placer le temps. Et cet apprentissage rythmique, c’est grâce à Karim Ziad ! Il m’a montré le fonctionnement. Ensuite, il a fallu apprendre à improviser sur cette musique, ce qui ne fut pas une mince affaire. D’ailleurs ça continue à m’obséder.

Cab Calloway : « Chinese Rhythm » (1934), Anthology of Scat Singing, vol. 3, Masters of Jazz
L’enregistrement de la basse ! Pour l’époque… c’est le disque d’un bassiste ? Non ? On dirait pourtant…
(il rit au le chorus de scat) Je ne sais pas qui c’est…
(On l’informe) Cab ! Ah d’accord… (il est très étonné). J’ai pensé à Fats Waller, mais il n’a pas cette voix… 1934 ? Incroyable.
C’est une de mes lacunes. A part « Hi de Ho »… je ne le connais pas. C’est une période qu’il faudrait que je travaille. Ce n’est pas ma source d’inspiration majeure. A un moment, il me fallait casser mes préjugés sur cette musique. Il y avait trop d’images liées au divertissement, au côté oncle Tom… Mais par contre, j’écoute de plus en plus souvent les disques d’Ellington, de Fats Waller. En fait, après chaque grande explosion créative en musique, il y a pleins de couleurs nouvelles qui arrivent, puis au bout d’un certain temps, tout se concentre autour de quelques « gimmiks ». Tout le monde joue pareil. Ce phénomène se retrouve en jazz. Cela fait du bien d’écouter des choses qui ne sont pas citées en permanence comme des références aujourd’hui.

Taraf de Haïdouks : « Turceasca » (1994), Bandits d’honneur, chevaux magiques et mauvais œil, Columbia
Je connais ça ! Ils picolent sec, les gars ! C’est du vrai… (il siffle à la cosaque)
Une fois, j’ai vu le Groove Gang au New Morning qui jouait un morceau bulgare, « à fond les manettes ». Et le New Morning était bras croisés, silencieux, le visage grave ! En Bulgarie, tout le monde aurait été debout, les bras en l’air, hurlant et cassant les verres ! Je suis entré à ce moment-là, en criant. Mais, j’ai vite arrêté et je suis allé au bar… personne ne suivait !
Ce truc, c’est roumain, c’est sûr (il frappe le rythme sur la table). C’est le groove New Orleans ! Les basses ont le manche plat et comme il joue avec un médiator, on entend le claquement du retour de la corde sur le manche. Cela ressemble à Jimmy Blanton, ce côté métallique… Tout est à l’oreille ! (On l’informe) Oui, je pensais bien. Il n’y en pas tellement de si bien enregistrés.

Daniel Casimir : « Captain’ Kirk » (1994), Sounds Suggestions, Charlotte Records
(Introduction de batterie) C’est François Merville ?
(Entrée du sax et du trombone) C’est Julien ? C’est Daniel Casimir !
(Il entend le piano) Mais c’est moi ! (il chante le thème).
Cela fait du bien d’entendre ça. Ca fait longtemps ! C’est la prolongation de la famille de l’époque : Trash Corporation. Noël (Akchoté) avait un quartet avec Daniel, Julien, Marc Buronfosse et François. Moi, j’avais Julien , Marc et François. Daniel avait ce groupe, etc. On tournait tous ensemble. Chacun amenait sa musique, c’était intéressant. C’était la période des Instants Chavirés, avec Yves Robert, Marc Ducret, Hélène Labarrière… d’ailleurs ce disque y est enregistré.

Smadj : « Etrange » (1999) Equilibriste, MELT 2000
C’est Malik (Mezzadri) ? Superbe.
Il n’y a pas deux musiciens comme lui (il est informé). Je ne connais pas. Ca me plaît. Quand c’est bien fait, la musique électronique me plaît. En ce qui me concerne, je n’ai ni le temps, ni le matériel, ni la démarche de m’y pencher vraiment. Mais j’écoute. Quand un bon musicien fait quelque chose, il y a de fortes chances que le résultat soit bon. Qu’est-ce qu’une machine ? Un truc qui amplifie un effet. C’est la différence, peut-être, avec un instrument. Avec un instrument, le lien avec l’exécutant est si tenu, qu’au moindre faux pas, tout s’entend.
Mais je ne pense pas qu’un programmateur puisse, seul derrière sa machine, assurer la relation avec un public en concert. En disque, pourquoi pas, mais sur scène, c’est triste un gars, seul derrière une machine… Il faut des musiciens avec, forcement. Quant à Malik… il joue vraiment bien. Un de mes flûtistes préférés est Dave Liebman, particulièrement sur Get up with it de Miles Davis. Sinon, la flûte représente quelque chose pour moi qui… disons… si c’est pour sucrer la musique, je n’en vois pas l’intérêt. Je retrouve chez Malik le son que j’aime. J’utiliserais la flûte avec précaution.

Roland Kirk : « My Ship » (1964), Gifts and Messages, Live at Ronnie Scott’s, Jazz House
(Il chante le thème) Attends… ah !
C’est « My Ship » ! Il n’y a que le micro de flûte qui est allumé… c’est Roland Kirk ?
Là d’accord. Il y a très peu de flûtistes finalement. L’instrument est un peu à part, comme le violon ou l’accordéon. Cela peut vite fatiguer l’auditeur. Mais Kirk, tu lui mets le truc dans le nez, et hop ! De toute façon, quel que soit l’instrument, il ne sucrait pas sa musique. Sinon, en général, la flûte ne me semble pas convenir à tous les contextes. Lorsque j’utilise la flûte - d’abord je ne prends pas n’importe laquelle, puisqu’il s’agit du Ney - c’est pour avoir un son plein et doux qui va casser le côté percussif des instruments comme la guitare ou le piano.

Apollo (J.P Autin, J.L. Cappozzo, A. Gibert) : « En corde à linge ibère » (1998), Cap inédit, Arfi
Je ne trouve pas ! (on l’informe)
L’ARFI, je connais leur existence mais mal. Je n’ai aucun a priori, mais je ne m’informe pas beaucoup sur eux. Un des premiers concerts de jazz français que j’ai vu, c’était Bernard Lubat à Belgrade. Pour moi à l’époque, le jazz était surtout américain. Et le groupe de Lubat m’avait impressionné, le côté théâtre barjot m’avait donné une image de la France. Quatre ans après j’étais en France. J’avais vu Henri Texier à Belgrade en 1986 ! J’étais au premier rang, attentif. « Pas mal pour des Français ! » On y trouve vraiment une couleur française : la folie ! Il y a une musique française, qui est beaucoup plus extravertie que les autres. L’influence américaine y est moins dominante. Et la France est multiculturelle, on y retrouve toutes les populations qui ont formé l’Europe à travers les siècles. Un peu comme les Balkans…

André Ceccarelli Quartet : « Toco.Bombo.con. » (1998), 61:32, BMG
Le dernier Ceccarelli ? C’est Minino ! Ah, Minino ! C’est lui qui chante ?
C’est le genre de rythmique assez barge… Lorsque tu te retrouves avec Jules Bikoko, Daniel Garcia-Bruno et Minino Garay : la rythmique qui parle espagnol !, si tu ne parles pas espagnol, t’es servi. L’appel te passe sous le nez ! J’ai joué avec Dédé et Portal. Un jour, Ceccarelli m’a appelé pour faire le « Cercle de Minuit ». Sylvain Beuf a une couleur dans l’écriture. Son univers harmonico-mélodique m’est familier. En ce qui concerne Déde, je trouve bien qu’il fasse des disques en leader, après avoir été le batteur de studio par excellence.