Entretien

Bojan Zulfikarpasic

À l’issue du concert solo donné dans le cadre du festival Jazzycolors 2009 à l’Institut Culturel hongrois, Bojan Z a reçu Citizen Jazz dans sa loge, entre vin et petits fours.

Bojan Zulfikarpasic joue ce dimanche 15 novembre 2009 pour la deuxième soirée du festival Jazzycolors, dont il est le parrain, à l’Institut hongrois de Paris, situé dans la très huppée rue Bonaparte (VIème Arr.), à deux pas du jardin du Luxembourg. Confortablement installés dans des fauteuils acajou, les spectateurs voient surgir un Bojan seul face à deux claviers, ceux du piano et du « xénophone » (un Fender Rhodes trafiqué), entre deux colonnes de marbre et sous un plafond à caissons.
Le concert prend vite des allures de récital, aussitôt démenties par l’apparition d’une guitare électrique invisible (le xénophone dans « In Goods We Trust ») qui s’impose dans l’espace. On reconnaît notamment des compositions issues du dernier album, Humus.
Plein d’aisance et d’élégance, le pianiste joue avec le rituel du concert solo et dit son plaisir en toute simplicité. Nous l’avons rencontré après le concert…

- Depuis combien de temps participez-vous au festival Jazzycolors ?

C’est la deuxième année que je suis parrain [Il a pris la succession de Daniel Humair.] mais je n’y avais jamais joué. Cela dit je connaissais le festival ; quand on m’a contacté, je savais de quoi il s’agissait. Il est géré par l’équipe de l’Institut Culturel hongrois de Paris et a lieu dans plusieurs Centres culturels étrangers [1].


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Bojan Z © P. Audoux/Vues sur scènes

- J’ai beaucoup aimé le concert de ce soir.

Il était très peu prévu. C’est la première fois que je donne un concert en solo avec piano et xénophone. Normalement je ne les utilise ensemble qu’en trio - en solo je ne me sers que du piano.

- Pourquoi ? L’occasion ne s’est pas présentée ?

Ça ne m’a pas traversé l’esprit. Aujourd’hui si, alors j’ai couru chercher le Rhodes de l’aéroport [Il arrive d’Italie, où il a joué avec Paolo Fresu.].

- En solo, vous gardez toujours une trame ?

Je me suis tenu à la trame comme un simple prétexte. Je vois toujours les thèmes comme des prétextes. Encore que… ce soir j’ai aussi joué des morceaux longs, conçus sous une forme précise que j’ai conservée, même si l’improvisation modalise toujours.

- Pour revenir à Jazzycolors, en quoi consiste le rôle de parrain ?

Je fais partie du Comité du festival, j’assiste aux réunions, je partage mon expérience et je donne mon avis sur tous les aspects sans être juge ni applaudimètre, je ne décide pas qui va jouer. Souvent des gens me contactent pour jouer dans le festival, mais je ne peux rien pour eux. Chaque Centre propose ses musiciens après présélection. Ensuite j’écoute, bien évidemment, j’envoie l’info avant le festival, dans mes interviews par exemple. J’imagine que le fait de mettre mon nom en haut de l’affiche lui donne une sorte de prestige, le fait de pouvoir afficher un artiste reconnu, un peu comme une garantie. Le festival est bien organisé. On m’écoute sur toutes les questions d’organisation, par exemple : quoi, comment, dans quel ordre vont être programmés les concerts… Comme tout le monde d’ailleurs. Mais comme les organisateurs, pour la plupart, ne sont pas musiciens… je trouve l’idée bonne. Un verre de vin ?

Volontiers. [Il nous sert à tous deux un vin rouge hongrois tout à fait honorable.] Santé !

- Dans quelle mesure, quand vous écrivez, puis quand vous jouez, l’interaction avec les autres musiciens nourrit-elle la création ? Dans le cas de Humus, vous avez choisi les musiciens en fonction d’une idée prédéfinie des morceaux ?

Je choisis souvent les musiciens sur un coup de foudre ; c’était le cas avec Sebastian Rochford, le batteur ; c’est à partir de lui, en fait, que j’ai commencé à imaginer le disque. Je l’ai d’abord rencontré, puis un concert s’est présenté, je l’ai contacté et il a dit oui. Je l’ai entendu dans différents contextes, je le connais dans différentes musiques. Souvent les batteurs sont très importants, pour moi.

- Tout à l’heure en vous écoutant, il m’a justement semblé entendre un batteur dans votre jeu…

Le piano est un instrument à percussion, donc oui, je l’aborde aussi comme ça. C’est un instrument qui peut chanter, mais c’est vrai que le rythme est quelque chose qui me préoccupe.

- Sur un des morceaux vous jouiez la mélodie au piano et la rythmique au Fender, non ?

Si, c’est ça. Pour revenir aux choix des musiciens de Humus, je sais ce qu’ils ont fait, et j’en tiens compte quand je compose. Pour ce disque, au mois d’août 2007, je suis resté chez moi en me disant : « OK, j’ai rien, et dans trois semaines, ou deux, il faut que j’ai du matériel ». C’était plus difficile que d’habitude, parce que j’ai creusé là où je ne creusais pas avant ; normalement, c’est la mélodie qui arrive en premier ; ensuite je l’habille au piano, je l’arrange, je vois où sont les ouvertures pour l’improvisation, etc. Mais là, j’ai construit de bas en haut : j’ai commencé par la rythmique sans avoir la mélodie. C’était vraiment différent de ce que je fais d’ordinaire, ce qui a rendu le processus plus difficile, mais j’ai persisté jusqu’à avoir 6-7 morceaux. Le premier concert a eu lieu à La Villette il y a deux ans [2], sans la bassiste du disque, Ruth Goller, mais avec Christophe Mink. Comme il était très pris au moment de l’enregistrement j’ai demandé à Seb s’il connaissait quelqu’un, et il a proposé Ruth. Après, ils ont apporté leurs propres idées, leur propre manière d’interpréter ce que je proposais. Je donne très peu d’indications en ce qui concerne le jeu de batterie, et il y a des idées de lignes de basse que Ruth a imaginées. Josh Roseman, lui, n’est pas un tromboniste classique qui attend son tour pour jouer… Bref, je choisis des musiciens qui ne sont pas des suiveurs mais plutôt des leaders, ce qui rend les choses un peu plus difficiles…


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Bojan Z et Michel Portal © Michel Laborde

- Le collectif prime sur la formule « leader/suiveurs », donc ?

C’est tout de même moi qui ai le dernier mot. Je peux choisir parmi les propositions celle qui me plaît et que je vais garder. De toute façon, le choix est logique, il va dans le sens du morceau, donc il est souvent évident pour tout le monde. Et c’est ça qu’il faut.

- Quels sont vos projets ?

Quand un projet se concrétise on a une folle envie de le défendre - sauf que par les temps qui courent, il est quasi impossible de n’en mener qu’un… J’ai bien évidemment envie de donner un maximum de concerts avec ce groupe, tant que c’est frais et que ça veut dire quelque chose, mais j’ai plein d’autres projets.
Le trio avec Thomas Bramerie et Martijn Vink continue à exister, et je compte soit sortir un live, soit enregistrer autre chose parce que j’y tiens, je trouve que ce sont des musiciens formidables, je me sens plutôt chanceux de jouer avec de tels artistes.
Il y a aussi le trio, qui touche à sa fin, avec Julien Lourau et Karim Ziad, avec lequel on a fini par faire un disque, le Live qui sort après sept ans de collaboration, ce qui est inhabituel. Je joue aussi avec Julien en duo sur un répertoire différent, grâce à notre amitié et un échange musical qui avance de lui-même.
J’ai un groupe qui a joué au Paris Jazz festival du Parc floral l’été dernier, « Expatriots », avec beaucoup de musiciens des Balkans mais qui vivent plutôt en Europe de l’ouest, notamment Napoleon Maddox [Du groupe IsWhat ?!.]]. Je participe à beaucoup d’autres concerts, par exemple avec Paolo Fresu. Souvent ce sont des rencontres et des amitiés. J’aime bien provoquer de nouvelles choses, mais les relations musicales que je peux avoir avec certaines personnes durent longtemps. Je joue encore de temps en temps avec Michel Portal, par exemple. « Ça dure depuis quinze ans ! » ai-je dit au concert du Triton [3]. « Qu’est-ce qu’on va jouer ? », demandait-il. « Mais je ne sais pas ! Ça aussi, ça fait quinze ans que ça dure… » Récemment, d’ailleurs, j’ai entendu des gens dire que chacun de mes disques était très (trop !) différent du précédent…

- N’est-ce pas précisément ce qui est intéressant ?

Si mais… ce n’est pas vrai ! Enfin, c’est vrai et faux à la fois, car je continue à jouer avec des musiciens depuis 15, 16, 17 ans… Je jongle avec tout ça. Et puis je joue en solo parfois, comme ce soir. Une mise à nu toujours spécifique… Ça fait du bien, ça me débarrasse du besoin des autres. La négociation avec l’espace est différente, tout simplement parce que, quand je m’arrête… c’est le silence.

- Qu’écoutez-vous en ce moment ?

Je me régale avec un disque de Stian Carstensen, un accordéoniste-guitariste, joueur de banjo et de kaval (flûte bulgare)… Un Norvégien qui est tombé amoureux de la musique de Bulgarie il y a une petite quinzaine d’années mais en gardant ses rythmes impairs ; non seulement il la joue aussi bien que les Bulgares, mais il apporte des collages et de clins d’œil à la pop, etc. C’est un grand blagueur, un grand zappeur, un grand musicien. Ça ressemble un peu à ce que John Zorn faisait avec Naked City, en moins new-yorkais. Le groupe s’appelle Farmers Market et le disque en question, le dernier, Surfin’ USSR.

- Référence aux Beatles et aux Beach Boys, j’imagine ?

Évidemment. Il faut voir la pochette ! [Il me la montre sur son iPod.]


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Le côté visuel est assez important, pour moi. Vous voyez ?! [Rires.] Avec la centrale nucléaire derrière… Les titres aussi sont géniaux : « Vladiwoodstock » par exemple… [« Anyone Who Remembers Vladiwoodstock Wasn’t There ! »] Leur approche humoristique rejoint exactement la mienne. J’aime beaucoup.

- Vous dites que le visuel est important ; est-ce vous qui décidez entièrement de vos pochettes ?

J’ai travaillé, pour Xenophonia et pour le dernier, avec la même personne, un ami de Belgrade, un artiste [Mihael Milunovic]. Quand il a entendu le mot « Xenophonia », il a éclaté de rire : il a compris l’humour qu’il y avait derrière, sans faire comme ceux qui lancent des « oh » et des « ah » en se grattant la tête… Il m’a dit : « Il faudrait que tu inventes un instrument qui s’appellerait un xénophone… » « C’est fait. »
Il paraît que c’est vieux jeu d’accorder encore de l’attention à la forme CD, mais moi j’adore ça ! Trouver le concept, travailler l’ordre des morceaux… L’industrie prétend qu’on n’achète plus le support et refuse de revenir sur ses positions, alors que ça reste malgré tout présent et important. Pour moi, tout est important. Tout ce qui entoure l’événement de la sortie d’un disque compte autant que la musique elle-même. Mais comme aujourd’hui on achète beaucoup moins de CD…

- Cependant, est-ce qu’on ne peut pas admettre que plus on télécharge, plus on achète de disques ?

Je suis mal placé pour répondre : j’achète les disques. Je préfère acheter même si je ne connais pas ; tant pis si ça prend de la place ou si ça ne me plaît pas complètement. Je suis moi-même dans ce jeu-là, je sais quelle est l’importance du geste en question… De plus j’aime posséder l’objet, avoir un livret à lire, des choses à imaginer… Je n’ai acheté mon premier iPod qu’il y a un an, j’ai résisté pas mal de temps !

- Pour ma part, je n’en ai pas…

Je l’utilise surtout sur la route, c’est pratique. Mais le son n’y est pas. Et souvent, quand on a beaucoup de musique dans son iPod, on finit par ne plus en écouter qu’une faible proportion. Dans la démarche de télécharger, de déverser un disque dur dans un autre, le danger est de ne plus avoir de vraie relation avec la musique. L’intérêt de l’écoute est automatiquement perdu.

- À l’inverse, je vois des jeunes dont l’intérêt pour la musique est accru par la capacité d’en posséder beaucoup, justement. C’est assez étrange, pour moi qui suis vieux jeu et qui achète des disques…

Vous voyez ! Vous utilisez aussi le terme « vieux jeu » !
La sortie d’un CD est un processus artistique qui a un début, un développement et un résultat - un résultat très large. Au regard du temps que nous passons, nous, à obtenir un son parfait, et aussi de l’argent dépensé, nous savons déjà, au moment où nous le faisons, que ça va finir sur un téléphone, écouté à la volée dans le métro… mais ça m’est égal ! Moi, mon boulot, ma position, c’est de construire l’original. Après, ce que les gens en font, c’est leur problème. Si moi aussi je me mets à produire des copies, on n’est pas sorti de l’auberge ! Et j’en suis fier !

par Raphaëlle Tchamitchian // Publié le 25 janvier 2010

[1A savoir le Centre culturel de Serbie, le Salon d’or de l’Ambassade de Roumanie et l’Institut suédois.

[2Août 2007.

[3Le 6 décembre 2008.