Scènes

Bordeaux Jazz Festival

bilan du festival par son directeur artistique, Philippe Méziat.


Retour sur la première édition du festival aquitain avec son directeur artistique, Philippe Méziat.

Comment es-tu passé de journaliste, témoin, à directeur artistique d’un festival, donc acteur ? Quelles ont été tes motivations ?


La seule motivation réelle, insistante, c’est de faire ce qui n’existe
pas et qu’on aimerait trouver. Certains écrivains disent écrire les livres
qu’ils ne trouvent pas à lire, je crois que c’est vrai partout, et de plus
je crois qu’en faisant ça on évite de surcharger le marché. En Aquitaine, à part Oloron au début du mois de juin, il n’y a aucun lieu où écouter certains musiciens de jazz, et c’est la même chose en Gironde, et encore plus à Bordeaux. D’ailleurs la présence du public a montré que j’avais raison. Quand « on » m’a dit « encore un festival de jazz ! », j’ai d’abord pensé qu’en effet c’était un argument contre, et puis j’ai dû me résoudre à ceci, que Bordeaux manquait depuis près de trente ans d’un moment fort de ce genre, axé sur un jazz plutôt vif, remuant, et sur cette conviction personnelle que ce ne sont pas les styles qui comptent, mais la façon dont les musiciens les défendent. On ne m’a rien proposé, tu penses ! Au contraire, j’attendais ça depuis des années, que des responsables « institutionnels » ou autres me proposent de participer à la création de quelque chose, festival ou manifestation où mes « compétences » et surtout mon désir, mon envie de faire partager, soient reconnus. Mais ils sont loin d’avoir de telles idées, ce serait reconnaître leur propre incompétence, leur propre bafouillage, ils ont bien trop peur pour leur place, et surtout leur pouvoir…

Comment expliquer l’absence de festival à Bordeaux (avant le BJF) ? La création de cette manifestation procède t’elle d’une volonté commune (élus locaux, particuliers, associations,…) ?

Voilà, nous y sommes en plein. Il n’y a eu au départ aucune volonté
commune, sauf celle de deux hommes, qui ne se connaissaient pas très bien d’ailleurs, qui n’ont que peu de points communs au fond sinon celui de vouloir entreprendre là où d’autres ont adopté la politique d’attendre, ou de se soumettre plus ou moins aux directives de l’Etat. Philippe Brenot est l’autre, l’un c’est moi. Quant aux élus locaux, il s’en est trouvé au moins un pour défendre le projet, après que le Directeur des Affaires Culturelles de la ville de Bordeaux l’ait validé dès la première lecture. Cet élu, adjoint au maire en charge de la culture, s’appelle Dominique Ducassou. Il a été très clair : il n’y avait plus, à cette époque, la moindre ligne budgétaire. On ne monte plus un festival d’une durée d’une semaine en six mois de nos jours ! Eh bien si… Donc la mairie nous a assuré de son soutien logistique total. Ce fut essentiel, de grande conséquence, quand on songe que de grandes affiches ont porté les noms de musiciens peu connus
pendant trois semaines… cela me procurait une joie gamine ! Donc soutien logistique en communication, pour les salles, pas de financement direct, mais ils nous ont aussi adressé au Casino de Bordeaux qui avait dans son « cahier des charges » l’obligation de soutenir et d’aider des projets culturels innovants, ou quelque chose de ce genre. Donc merci au Casino de Bordeaux d’avoir permis aux musiciens de jouer ! Ensuite la FNAC, par l’intermédiaire de son directeur, Marc Uhart, a voulu nous aider. Marc Uhart aime le jazz, pas exactement celui que j’ai programmé, mais il m’a fait confiance aussi. C’est assez rare, cet effet-là, et c’est à mon avis bien vu. Car cela pourrait bien avoir redonné à cette « institution » une fonction un peu perdue depuis des années… Ils ont joué le jeu à fond, mettant en avant des disques qui ne se trouvent jamais dans les bacs. Je ne dis pas qu’ils les ont tous vendus, mais au moins ils ont été là, en avant, en écoute. Et les gens qui sont venus aux forums de 12.30 n’ont pas regretté d’avoir rencontré, et écouté, François Raulin, Stephan Oliva, Hélène Labarrière, Denis Colin, Carole Simon, Serge Moulinier, Thôt…
Ensuite j’ai contacté d’autres associations, mais ça n’a pas vraiment
fonctionné, chacun reste dans son petit pré carré, parfois un peu désert, mais voilà… Déception de ce côté là.

T’étais-tu fixé des guides pour élaborer ta programmation ? As-tu pu t’y tenir où les contraintes (matérielles, artistiques, voire morales ou politiques) t’en ont-elles éloigné ?

Cette programmation était faite, elle n’a pas bougé, j’ai été totalement libre.

Comment as-tu ressenti tes rapports avec les artistes, surtout en
fonction de ceux que tu avais déjà pu développer en tant que journaliste ? Leur regard sur ton travail est-il différent ? Et le tien sur le leur ?

A mon sens, rien de changé. On se fait beaucoup d’idées là-dessus, mais ce n’est pas si compliqué. Evidemment, je suis et reste très innocent, un peu naïf. Mais c’est aussi ce qui fait ma force.

As-tu pu avoir un contact vrai avec le public, je ne parle pas seulement des élus, de la presse ou des amis musiciens, mais de ceux qui t’étaient jusqu’alors inconnus ? Quelle information en as-tu retiré ?

Oui, tout à fait. Je compte beaucoup d’amis à Bordeaux, je veux dire des gens qui sont venus pour la musique et pas pour voir comment « ça » se passait, pour voir s’il y avait du monde ou pas, et quelle tête on faisait. Ces gens m’ont rassuré, et ils m’ont dit ce qu’ils avaient aimé, ou pas, ou moins… Dans l’ensemble, ils sont ravis parce qu’ils ont eu le sentiment de découvrir des musiques et surtout des musiciens qu’ils ignoraient. Mais le « public » en général, celui des concerts de 18.30 (concert gratuits) m’a fait énormément plaisir, car les gens sont venus et revenus, ils ont écouté des musiques réputées difficiles, ils ont réagi - souvent simplement en restant là et en applaudissant - et au fil des jours, du côté de ce quartier de la
Halle des Chartrons, on sentait le plaisir des badauds-auditeurs grandir parce que on leur avait proposé de vrais spectacles, de vraies créations, et pas des animations, pas des récréations. C’était un de mes objectifs. Je remercie les organisateurs d’autres festivals (Nîmes, Nicolle Raulin, Luz St Sauveur, Parthenay, Oloron, Perpignan, Nevers, j’en oublie) ils m’ont, au fil des années, donné des idées et des envies en me recevant chez eux.

Désires-tu recommencer ? Si oui, que changerais-tu ?

Oui, je souhaite remettre ça, même si je n’en fais pas une maladie. Je
changerai peu de choses à ce qui a bien fonctionné, je pense qu’il faut
revoir certains tarifs de concerts, peut-être à la fois étendre le registre
du gratuit et mieux cibler celui du payant. C’est une question compliquée. Moi je suis partisan du « tout gratuit » pour des musiques et des musiciens à faire découvrir. Mais aussi il faut faire attention. On ne rabâche que le gratuit apparaît comme sans valeur, et je réponds que les gens ne s’y trompent pas. Quand on offre une création comme celle du quartet d’Hélène Labarrière, et au-delà des sentiments que chacun peut avoir sur la musique, les gens savent bien qu’on ne leur donne pas rien. Il faut avoir confiance dans le jugement des autres, les gens ne sont pas aussi déformés qu’on croit. Certains vont continuer à adorer Diana Krall, et pourquoi pas s’ils ajoutent à leur liste Denis Colin ou Sophia Domancich ? Et en plus, d’ici deux ou trois ans, quand ils auront bien arpenté le
terrain, qui sait ?


Propos recueillis par Alain Le Roux-Marini

par // Publié le 3 décembre 2001