Entretien

Bruno Tocanne

Autour du collectif imuZZic I : I : Bruno Tocanne. (Voir le second volet)
Pour ce premier volet, le batteur nous présente ses différentes propositions musicales.

Autour du collectif imuZZic : Bruno Tocanne.
Pour ce premier volet, le batteur nous présente ses différentes propositions musicales.

5 NEW DREAMS

La rencontre entre le batteur Bruno Tocanne et le saxophoniste canadien résidant à New York Quinsin Nachoff est à l’origine de ce quintet.

Bruno Tocanne est en concert à Montréal et cherche à inviter un saxophoniste nord-américain. Quelqu’un lui parle de Quinsin Nachoff et il écoute tout de suite son album avec un quatuor à cordes (en compagnie de Jim Black et Mark Hélias, s’il vous plaît) : « et là j’ai déjà eu un premier choc ! ». L’invitation ne tarde pas et c’est le premier concert du saxophoniste avec le trio Résistances. L’évidence est telle qu’à partir de ce moment, les deux musiciens remuent terre et ciel pour monter un projet commun. Le label Cristal Records propose alors à Bruno Tocanne une carte blanche pour un nouveau projet d’album : « Je lui ai proposé d’enregistrer avec cette formule de 4 cuivres et une batterie que nous avions déjà expérimentée ensemble. Il a tout de suite accepté d’écrire pour cette formation, puis nous avons mis en commun nos répertoires. »

Formation originale de quatre cuivres et une batterie, ce quintet alterne des compositions à l’écriture élaborée de Quinsin Nachoff avec un travail important sur le mélange des timbres et des sonorités et des thèmes beaucoup plus mélodiques, sensibles, engagés et très ouverts des autres musiciens du quintet. .

Chaque musicien, comme dans tous les projets à l’initiative de Bruno Tocanne, a tout loisir ici de développer son propre discours tout en restant attentif à celui des autres, l’amendant, le complétant, l’accompagnant, le contrant à l’occasion… « Mais finalement n’est ce pas là une définition de l’improvisation ? »

NEW DREAMS NOW

Bruno Tocanne apporte une continuité aux aspirations artistiques des musiciens des années 1970.

Avec ce trio, Bruno Tocanne revient en quelque sorte à la source par un éclairage sur ses racines musicales : « En ce qui me concerne, sans ces musiciens libertaires des années 70, qu’ils soient pop-rock ou, rythm’n’blues ou jazz, je n’aurais probablement jamais eu envie d’être jazzman : Charles Mingus, Max Roach, Archie Shepp ou le Liberation Music Orhestra de Charlie Haden… » Ils ont introduit de nouvelles considérations dans une esthétique jazz quelque peu essoufflée, un engagement dans tous les sens du terme. Le titre même du projet est un clin d’œil au Old and New Dreams et au Freedom Now Suite de Max Roach.

Bruno Tocanne, accompagné par Rémi Gaudillat et Damien Sabatier, n’est pas dans une logique d’hommage pompeux à ces artistes. Il s’agit plutôt de poursuivre la transmission de l’état d’esprit de toute une génération : « Ce sont eux qui m’ont également permis d’osciller sans états d’âme du pop-rock au free jazz. J’ai trouvé là le même esprit de rébellion, de résistance à l’ordre établi, cette même envie de créer collectivement et une créativité sans doute parfois brouillonne mais tellement audacieuse et transversale. »

Le résultat est une musique où thèmes et improvisations sont à la fois denses et légers, précis et flottants, gais et profonds. La radicalité des propos ne nuit jamais à leur musicalité, sensible et intense. Bruno Tocanne reprend le flambeau avec un seul et unique mot d’ordre : de nouveaux rêves dès à présent !

NEW SONGS

Un mélange détonnant entre le jazz new-yorkais et musiques improvisées européennes.

En 2008, Michael Bates est en tournée en Europe avec sa formation Outside Source. Ils partagent l’affiche d’une soirée avec le Nachoff - Tocanne Project (5 new dreams) : Quinsin Nachoff - qui joue par ailleurs avec Michael Bates - présente le contrebassiste américain au batteur Bruno Tocanne, et des affinités se font rapidement jour. Et lors d’une de ses nouvelles venues en Europe, « nous nous sommes organisés pour jouer ensemble, ce que nous avons fait en compagnie de Samuel Blaser et de Rémi Gaudillat. Ce concert, nous a donné l’impression de nous connaître depuis des années. »

Michael Bates est un des jeunes contrebassistes new-yorkais dont on parle de plus en plus, un musicien fantastique et un compositeur engagé, qui a « commencé la musique en faisant du rock, ce qui nous rapproche » : voilà un des premiers points de connexion avec Bruno Tocanne, en plus de l’ouverture. Peu importe d’où les musiciens sont issus ce qui importent ce sont les rencontres musicales et humaines.

Répertoires d’une grande complémentarité, un couple basse - batterie inventif et totalement décomplexé avec ces deux électrons libres, à l’évidence faits pour s’entendre, que sont Michael Bates, Bruno Tocanne et deux jeunes soufflants (Samuel Blaser et Rémi Gaudillat) aux jeux flamboyants et généreux… Un mélange détonnant entre jazz new yorkais et musiques improvisées européennes pour un ensemble portée collectivement avec liberté, énergie, sincérité, humour et une grande complicité !


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Bruno Tocanne - Photo Hélène Collon/Objectif Jazz

INTERVIEW

  • Comment s’est faite la rencontre avec Michael Bates ?

J’ai rencontré Michael lors d’un concert que nous avons donné en France en 2008, lui avec son 4tet (Outside Source) et moi avec le Nachoff-Tocanne Project (Quinsin Nachoff jouant également avec Michael). Nous nous étions beaucoup appréciés mutuellement et lorsqu’il est revenu en Europe, nous nous sommes organisés pour jouer ensemble, ce que nous avons fait en compagnie de Samuel Blaser et de Rémi Gaudillat. De ce concert, qui nous a donné l’impression de nous connaître depuis des années, est né l’envie de développer notre collaboration.

  • Michael Bates est un des contrebassistes dont on entend de plus en plus parler en France : peux-tu nous le présenter en deux mots ?

Comme Quinsin, il est un compositeur passionnant et un instrumentiste hors pair, avec un jeu très original, ouvert et sans complexes. Il a une faculté d’écoute incroyable et nous nous sommes trouvés tout de suite ainsi que Samuel et Rémi. De plus, il a commencé la musique en faisant du rock, ce qui nous rapproche…

  • A travers ce projet, c’est un peu le collectif imuZZic qui poursuit ses rencontres avec des musiciens européens et américains…

Exactement ! Cette approche ouverte et collective de la musique est celle dans laquelle je me retrouve totalement. Dès le départ, y compris avec mes premiers groupes pop-rock à la fin des années 70, j’ai considéré la musique comme un vecteur d’émotions et de sensations et la création comme quelque chose de définitivement collectif. Peu m’importe d’où les musiciens sont issus, où ils résident, leur âge, leur degré de notoriété… Ce qui importe ce sont les rencontres à la fois musicales et humaines. Ce sont elles qui provoquent les envies puis déclenchent les projets.

  • Musicalement, ce projet symbolise deux « écoles » (finalement pas si lointaines) de l’improvisation : new-yorkaise et européenne. Qu’est qui vous rapproche et vous sépare ?

Les différences s’estompent depuis quelques années et les rapprochements semblent beaucoup plus évidents avec cette nouvelle génération de jazzmen new yorkais innovants. Là, comme dans de nombreux pays du monde, nous avons une culture musicale commune, une même envie de rencontres, une même volonté d’aller au delà des clichés ou des codes les plus convenus. Là, comme ailleurs, nous avons en commun cette envie de partage avec toutes sortes de publics. Nous sommes complémentaires car si nous apportons sans doute une certaine liberté de ton, un certain goût du risque, une certaine poésie, voire un côté rebelle très typique, ils nous apportent quant à eux une rigueur, une efficacité, une autre manière d’aborder l’improvisation à la fois proche mais qui leur est propre, tout en restant ouverts. Nous respectons ce que chacun apporte à l’autre et cherchons toujours à « conjuguer le singulier au pluriel ». Nous avons donc la chance de travailler avec des musiciens compétents, ouverts, à l’écoute de l’autre et prêts à jouer le jeu collectivement !

  • Le nom du projet « new dreams nOw » est une clin d’œil à Old and New Dreams : c’est une référence ?

Tout à fait ! C’est une des formations qui m’a le plus marquée et dont je peux écouter les disques avec toujours autant de plaisir… C’est toujours d’une actualité et d’une modernité incroyables, sans oublier cette liberté de ton dont on devrait tenter d’enseigner l’art dans toutes les écoles de musique !

  • Ce projet « new dreams nOw ! » est un retour sur les musiciens libertaires, toutes esthétiques confondues, qui t’ont passionné et te passionnent toujours…

Ce n’est pas un retour mais une constante chez moi. Je fais partie des musiciens qui ont d’abord écouté et joué du pop-rock par esprit de rébellion (de Gong à Jimi Hendrix en passant par Cream, Led Zeppelin ou, plus tard, le Lifetime de Tony Williams…) et qui sont passés brusquement au free jazz le plus « militant » sans aucun état d’âme et en y retrouvant les mêmes émotions… Je n’ai découvert le jazz et son histoire qu’après coup (jusqu’à l’enseigner !). Michael Bates dit, par exemple, qu’il ne fait pas de différence entre ce qu’il était comme musicien de « hard core » et ce qu’il est maintenant. Je pourrais reprendre ça à mon compte sans problèmes !

  • On retrouve dans imuZZic cet esprit de rébellion, de résistance et l’envie de créer collectivement : ce mouvement a structuré esthétiquement et philosophiquement ce collectif ?

C’est effectivement ce qui nous rassemble et qui structure ce collectif, qui se veut avant tout un réseau ouvert sur les autres : autres musiciens, autres musiques, autres formes d’expressions artistiques, et sur « la vie de la cité ». Ce n’est pas un collectif ni des formations qui se sont regroupés pour se protéger du monde extérieur et rester entre eux, bien au contraire !

  • La résistance aujourd’hui, n’est-ce pas essayer de rester soi-même ?

Rester soi-même, surtout pour un artiste à l’heure actuelle, c’est sans aucun doute la première des résistances ! Résister aux modes, aux pressions des « industries musicales », au formatage, à la marchandisation de la création, à la « star-académisation » du secteur des musiques actuelles, aux demandes d’une « musique consensuelle » (sic)… Explorer son propre univers tout en restant ouvert au monde, continuer à exercer un métier d’artisan - musicien (plutôt que d’acteur de l’industrie musicale), malgré l’absence d’une médiatisation à la hauteur de l’énergie déployée, malgré les désillusions, les difficultés économiques… Autant de raisons, en plus d’une certaine conscience politique, de résister !

  • Le Nachoff - Tocanne Project est une nouvelle fois un projet transatlantique : que recherches-tu dans cette connexion culturelle ?

C’est d’abord la rencontre avec un compositeur et un instrumentiste d’exception ! On m’a parlé de lui alors que je cherchais à inviter un saxophoniste nord-américain pour un concert à Montréal. J’ai donc écouté son album avec un quatuor à cordes (en compagnie de Jim Black et Mark Hélias) et là j’ai déjà eu un premier choc ! Puis nous avons fait ce concert (avec le trio Résistances) et à partir de là Quinsin et moi avons remué ciel et terre pour monter un projet commun. Après plusieurs expériences sur scène au Canada et en France, je lui ai proposé d’enregistrer avec cette formule de 4 cuivres et une batterie que nous avions déjà expérimentée. Il a tout de suite accepté et décidé d’écrire pour cette formation. Nous avons ensuite, comme toujours avec imuZZic, mis nos répertoires en commun et ça a été le début de cette belle aventure transatlantique. Ce type de rencontres et de projets m’oblige à me remettre sans cesse en question, j’ai besoin de ça et je pense que la rencontre avec d’autres cultures, d’autres façons d’aborder la musique, est primordiale en matière de création. En plus ces rencontres créent des connexions durables et exponentielles entre musiciens de chaque côté de l’Atlantique.

  • Quatre cuivres et une batterie : une orchestration originale. Quel travail cela a-t-il permis sur les couleurs sonores ?

C’est un autre volet du travail sur les couleurs sonores effectué dans mon projet en trio « new dreams nOw ! » avec deux cuivres et une batterie. Cette formule me permet de développer un type de jeu plus coloriste, plus « poétique », plus proche de la suggestion que de l’affirmation péremptoire, et ce autour de mélodies simples.
Avec Quinsin l’écriture est beaucoup plus élaborée. Il a écrit de longues pièces assez structurées, mais au sein des quelles peuvent s’alterner des passages très écrits, des improvisations formelles ou totalement débridées, avec un travail important sur le mélange des timbres et des sonorités. Il a une forme d’écriture proche des musiciens contemporains et une grande connaissance de l’histoire du jazz, ce qui donne un répertoire avec un spectre très large. Les compositions de Rémi Gaudillat, qui écrit beaucoup pour son propre brass band, amènent à l’ensemble une couleur plus mélodique ainsi qu’un côté festif propre aux fanfares. L’absence de basse oblige le batteur à aller à la recherche d’autres modes de jeu, à sortir de réflexes habituels, à se libérer de sa fonction martiale, mettant du coup les autres dans une position d’autonomie plus importante. Chacun à donc tout le loisir de développer son propre discours tout en restant attentif à celui des autres, l’amendant, le complétant, l’accompagnant ou le contrant à l’occasion… Mais finalement n’est ce pas là une définition de l’improvisation ?

Propos recueillis par Jean Delestrade, texte et entretien initialement parus sur le site de Macao