Scènes

Bruno Tocanne - In A Suggestive Way au Pannonica

Bruno Tocanne présentait In A Suggestive Way au Pannonica, avec un quartet remanié. Retour sur une belle soirée.


Bruno Tocanne avoue avoir découvert sur le tard à quel point Paul Motian avait pu l’influencer. La disparition du batteur fin 2011 l’a donc profondément touché, et c’est tout naturellement qu’il a décidé de lui dédicacer son album In A Suggestive Way, enregistré au printemps 2012, et sorti à la fin de l’année dernière.

Il ne s’agit pas un hommage - aucun morceau de Motian ne figure sur le disque -, mais d’un clin d’œil musical, une sorte de cadeau à la mémoire de celui qui a enregistré tant de disques magnifiques, que ce soit avec Bill Evans, en trio avec Bill Frisell et Joe Lovano, ou à la tête de groupes constitués de jeunes musiciens qui ont fait leurs preuves depuis, tels Tony Malaby, Chris Cheek ou Ben Monder, pour n’en citer que quelques-uns.


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Bruno Tocanne, photo Christophe Charpenel

Pour cette mini tournée de trois dates, Bruno Tocanne a constitué un quartet différent de l’album : Sophia Domancich, avec qui il n’avait pas joué depuis une dizaine d’années, est au piano, et le saxophoniste Daniel Erdmann prend le relais de Russ Lossing et Quinsin Nachoff. Cela a bien sûr des conséquences perceptibles lors de ce concert nantais. Ils entrent très naturellement dans cet univers singulier et s’approprient avec enthousiasme visible un répertoire presque exclusivement composé par Rémi Gaudillat en apportant leurs idées et leur personnalité propres. Sophia Domancich livre quelques-uns des solos dont elle a le secret : denses, rythmiquement complexes, puissants mais toujours cohérents. Et quel bonheur quand elle accompagne un soliste, quel sens de l’écoute, de l’à-propos ! Quant à Daniel Erdmann, il semble s’amuser beaucoup aux côtés du trompettiste et se lance à corps perdu dans une musique qui semble l’inspirer et lui insuffle une belle énergie, poussant ses compagnons à s’engager dans des échanges échevelés. Les sourires complices ne sont pas rares…

Dans ce quartet sans contrebasse – un des points communs entre le batteur français et le maître américain –, la pulsation est répartie entre tous ; chacun l’incorpore subtilement à son jeu. Par ailleurs, le jeu de Tocanne évoque peu celui de Motian. L’influence est plus à chercher dans l’attitude, la manière d’être à la musique, le geste, l’art de la suggestion. Tous deux sont des « moteurs » qui propulsent leurs partenaires avec talent et pléthore de couleurs. Quant à Gaudillat, fidèle partenaire de Tocanne, il démontre ici ses talents de compositeur. Cet admirateur de Lester Bowie réussit à prolonger en gardant sa personnalité l’héritage du membre de l’Art Ensemble Of Chicago et leader du Brass Fantasy.