Tribune

C’est étudié pour : le saxo

Une série sur les instruments sans lesquels…


Photo : Michael Parque

Dans notre série « C’est étudié pour » (dédiée au grand Fernand Raynaud dont les carrières de jazzeux, luthier et facteur furent aussi essentielles que discrètes), aujourd’hui : Le Saxo

On associe facile jazz et saxo. C’en est devenu l’instrument emblématique. On a tous entendu avec consternation et/ou attendrissement les gammes balbutiantes qu’ont exécutées les jeunots Armstrong (Louis), Ellington (Edward), Davis (Miles) ou Michelot (Pierre) sur l’instrument avant de reconnaître que c’était pas vraiment leur truc et de passer à autre chose. Pourquoi donc cet engouement ?

Faut dire qu’au départ c’était pas évident. Pour les moules ou les frites, on sait pas trop, pour la Gueuze il n’y a pratiquement aucun doute, mais le saxo, ça c’est sûr, c’est belge !
Vous en connaissez beaucoup, des instruments de musique belges ?
Ça fait pas sérieux, et pourtant. M. Sax s’appelait Antoine-Joseph dit Adolphe (et pas Adolf), n’est pas né en Autriche-Hongrie mais à Dinant (si, c’est en Belgique, pas en Bretagne), ne portait donc pas de chapeau rond, pas de chemise brune non plus et son combat fut d’imposer son instrument au firmament musical. Un instrument en laiton dans la famille des bois, y’a qu’un Belge pour y penser et y arriver. Souffler (sans trop postillonner) dans ce tube en général tordu avec une lamelle de roseau (anche) qui vibre sur les lèvres, une vraie torture, la Sainte Inquisition entre les beffrois de Bruges et Gand, tu parles d’un effroi ! Sans parler des clés, pire qu’un trousseau de maton.
Le saxophone a donc été inventé par monsieur Sax, contrairement au téléphone qui ne doit rien à monsieur Télé.

Francophone signifie « qui parle une des multiples variantes du français » ; que parle le saxophone ?

Cet instrument se décline (sans jamais décliner) en une riche gamme : soprano (une sorte de clarinette métallique), ténor (un long S métallique), alto (le même mais un peu plus court), baryton (toujours plus long et avec une petite boucle en rab), basse (encore plus long, plus lourd et avec une boucle plus grande) ; voilà pour les plus courants, mais y en a d’autres.

Accompagné de son pote Magritte, M. Sax présenta une première série d’instruments à Hector Berlioz (ceci est un saxophone) – qui en loua [1] le son mais n’en fit pas un usage immodéré — puis s’en bricola une autre, plus populaire, qu’il destinait aux fanfares, militaires ou autres (commémorations diverses, événements festifs, enterrements, carnavals…).
La very bonne idée qui fit un véritable tabac (comme les blagues… belges !).

Or, au même moment (ou un petit peu plus tard, ne chicanons pas), dans un rade craignos de la pécheresse Storyville, naissait une musique qu’on baptisa Jass (nom d’origine mal établie auquel presque personne n’hésite à accorder de fortes connotations sexuelles). Un certain Ferdinand Joseph Lamothe, alias Jelly Roll (encore un jeu de mots cochon) Morton s’en prétendit le père mais sans test officiel de paternité. Quoi qu’il en soit, les deux s ayant mauvaise presse (CRS/SS) on les renversa et c’est donc le Jazz qui put commencer sa vie.

Comment ces deux mondes ont-ils bien pu se rencontrer ?
Gloire soit rendue à la fanfare, la cheville ouvrière. Les ouragans aussi dévastateurs que récurrents fouaillent depuis longtemps La Nouvelle Orléans (New Orleans en V.O) qui, à défaut de véritables aides fédérales, leur a toujours opposé ses fanfares légendaires. Storyville appartenant à N.O, la logique et le miracle ont fait le reste. Les fanfares locales adoptent et popularisent le saxo, les proto jazzmen l’entendent, s’en emparent et s’en parent.

Après cette brillante démonstration, le petit exo du jour :


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Pour les feignants et non matheux, reste toujours la possibilité d’aller voir le corrigé pp. 23 et 24 du livret d’accompagnement du disque European Cool Jazz CD1 et d’écouter les pistes (ou plages, ça dépend de la saison) 2, 3, 4, 5 et 7 d’icelui.
Vous avez trouvé ? Je le savais ! Vous le saviez, BRAVO !…
Eh oui, c’était Bobby Jaspar (et pas Jazzpar comme le lui avait suggéré son directeur artistique). Bien ; ceci dit il vous est tout à fait loisible (c’est même recommandé) d’écouter le disque en entier et dans la foulée le CD2. Pour enrichir (ou rafraîchir) votre culture €péenne, faire chanter les oreilles, taper du pied et claquer des doigts.
On pourrait objecter que ce jazz européen manquait un peu de personnalité (le fera-t-on ?), mais une personnalité ça se construit, ce qui demande du temps.
Allons, ne boudons pas notre plaisir. Een vriendelijke veiligheid, un salut amical (en flamand ?) et crêpé à Bruxelles, une fois !

par Biyet Dumeur // Publié le 19 juin 2016

[1Louer : faire l’éloge de, sans bail de 3 ans renouvelable par tacite reconduction conformément aux us et coutumes du temps et de la contrée.