Entretien

Camille « Ellinoa » Durand

Camille "Ellinoa" Durand photo : Jérémy Bruyère

Il y a tant de Camille dans le paysage musical français ces derniers temps que l’on pourrait se croire au beau milieu d’une ZAD [1]. Le jazz Zone à Défendre ? En tout cas un espace de liberté régulièrement mis à mal par le marketing… Avec Camille Durand, qui a choisi le pseudonyme Ellinoa pour apporter une étrangeté onirique qui se retrouve dans ses textes étranges et universels, nous avons choisi la représentante des Camille qui a sans doute le plus à dire : chanteuse, cheffe d’orchestre, créatrice surprenante, elle a fondé le Wanderlust Orchestra et participe à de nombreuses autres aventures. Rencontre avec une jeune musicienne à l’univers très structuré qui est et sera une figure incontournable du paysage jazzistique français dans les années à venir.

- Camille, pouvez-vous vous présenter ?

Ellinoa, Camille pour les intimes, tout juste 30 ans… Ancienne de Sciences Po et revenue à sa passion première… Aimant tant chanter qu’écrire de la musique… Parisienne aux racines jurassiennes… Ayant un faible pour les grandes formations, le fromage, la culture geek… Que dire de plus ? ;-)

- Pourquoi avoir choisi un nom de scène ? Et pourquoi Ellinoa ?

« Ellinoa » intrigue, fait rêver… C’est un nom qui coule et se faufile. Et puis, des Camille, il y en a déjà beaucoup sur la scène vocale actuelle !

Ellinoa © Jérémy Bruyère

- Vous avez créé le Wanderlust Orchestra. Comment est née l’idée d’un grand format ?

J’ai toujours été plus attirée par les orchestrations foisonnantes que par les musiques plus intimistes (ça, c’est venu après !). Mon premier projet de compositions était en sextet, mais je ressentais déjà un besoin d’aller encore plus loin dans l’écriture. J’avais eu des expériences fondatrices, comme la tournée du Large ensemble de Carine Bonnefoy que j’ai rejointe en 2013, ou ma découverte du travail de Maria Schneider, Kenny Wheeler, ou, plus proche de moi, des Rugissants que dirige mon ami Grégoire Letouvet. Je me suis alors plongée avec délices dans la musique orchestrale du début XXe – Debussy, Ravel, Stravinsky — et me suis mise à multiplier les collaborations dans des projets symphoniques ou des big bands. Au bout d’un moment, il n’y avait plus qu’à se lancer…

- Qu’est-ce qui motive une chanteuse pour prendre la direction d’un grand format à moins de 30 ans, dans une période de marasme économique ?

L’inconscience ?… Plus sérieusement, la question ne s’est jamais pas posée comme ça, du moins pas au départ. J’étais encore au CMDL [2] à ce moment, et monter un groupe revenait à organiser des sessions entre amis. On a commencé par passion : moi par envie profonde, et les autres par engouement pour cette musique et au nom d’un esprit de groupe très fort qui nous a vite liés. Pendant presque 2 ans, c’était un projet « de cœur » et les questions économiques ne se sont pas posées. Mais à un moment, il est devenu clair que pour passer un cap, il nous faudrait enregistrer un album, et c’est là que tout s’est compliqué, logistiquement, financièrement… Je voulais faire les choses bien, tant pour mes chers musiciens qui avaient déjà beaucoup donné, que pour faire honneur à mes compositions, et ça n’a pas été simple… j’ai énormément appris ! Aujourd’hui, c’est toujours un projet de cœur mais professionnel, je ne veux pas revenir en arrière, et il est vrai que nous devons nous insérer dans une économie qui n’est pas facile. Mais le succès du disque m’autorise à croire en un bel avenir pour le groupe. J’ai eu la chance d’obtenir le soutien de la Spedidam pour les 3 prochaines années [3], preuve que les efforts payent !

rejoindre Grands Formats m’a vite fait prendre conscience des enjeux politiques qui se jouent dans l’industrie musicale et sur lesquels les artistes, pourtant les premiers affectés, ne sont finalement que très peu consultés.

- Vous êtes vite devenue une figure de la fédération Grands Formats. C’est une coalition importante dans le métier ? C’est un choix politique ?

Grands Formats, c’est pratiquement la seule fédération d’artistes en France ! Elle s’est construite il y a une quinzaine d’années autour des leaders des grandes formations de jazz, mais en réalité elle défend les intérêts de tous les artistes et groupes, « grands » ou non. Au départ, j’y ai adhéré par fierté de me retrouver dans une si belle famille artistique, mais aussi pour moins ressentir la solitude de la cheffe d’orchestre qui doit porter son projet hors-norme envers et contre tout ! Mais rejoindre Grands Formats m’a vite fait prendre conscience des enjeux politiques qui se jouent dans l’industrie musicale et sur lesquels les artistes, pourtant les premiers affectés, ne sont finalement que très peu consultés. La fédération a déjà beaucoup fait pour que continuent à exister des projets à forte exigence artistique qui rentrent moins dans des logiques commerciales et de rentabilité ; le milieu lui doit beaucoup. Mais il y a encore beaucoup à faire.

- Dans Wanderlust, il y a une forte représentation des cordes, comment avez-vous pensé l’instrumentarium ? Est-ce que le fait d’être passée dans l’école de Didier Lockwood a été décisif dans ce choix ?

Ça a forcément joué ! Mes premières compositions pour grande formation, nous les avons testées avec mes camarades de promo de l’école, dont un grand nombre de violonistes. De toutes façons, je n’envisageais pas une formule sans cordes ; je suis tout autant influencée par la musique symphonique que par les big bands.

Wanderlust Orchestra - D.R

- On remarque également que dans l’orchestre, il y a beaucoup de musiciennes. Un choix, une évidence, ou juste l’illustration que vous êtes de la génération où le jazz devient enfin moins macho ?

Je n’aurais pas dit ça comme ça ! Les choses sont naturellement en train de changer et le milieu du jazz de se féminiser, à son rythme… mais j’ai aussi un peu de mal avec une tendance actuelle consistant à mettre en avant des musiciennes avant tout parce que ce sont des femmes. Ça n’est d’ailleurs pas très flatteur pour nous ! A mon échelle, à aucun moment je ne me suis posé la question du genre des personnes que j’ai appelées pour l’orchestre. Ça s’est « fait comme ça ». Ce qui est sûr, par contre, c’est que c’est très agréable de travailler avec un groupe mixte : ça apporte une énergie différente, un meilleur équilibre !

- Dans ce premier album de Wanderlust, vous utilisez des mots aux concepts difficilement traduisibles dans d’autres langues. Quel sens a la langue pour une chanteuse comme vous qui use beaucoup de l’instrument-voix ? Vous écrivez par ailleurs des textes avec le quintet Theorem of Joy…

Dans l’album de Wanderlust, le texte s’efface complètement. C’était l’idée : mots intraduisibles, barrières des langues, donc recours à un langage universel : la musique, que chacun peut comprendre et vivre à sa manière… Le sens qu’y met la compositrice rencontre celui qu’y mettent les interprètes et improvisateurs, qui à son tour se confronte à sa sensibilité de l’auditeur ! Pour ça, « l’instrument voix » me semblait le meilleur choix. Mais je suis très contente d’avoir d’autres projets dans lesquels exprimer autre chose, comme Theorem of Joy ! Ecrire un texte, puis l’interpréter, le ressentir… même scéniquement, il se passe tout autre chose. Et on sent qu’on peut toucher les gens plus intimement avec les mots.

Il est vrai qu’étant jeune, et encore maintenant, j’aimais beaucoup inventer des histoires, me projeter dans des mondes imaginaires, que je faisais vivre par la musique, le dessin, l’écriture, ou tout simplement en rêvant…

- Est-ce que chaque mot choisi est à l’origine de la composition ? Ou est-ce que c’est le paysage culturel de la langue qui a été à l’origine de la création ?

Pour presque tous les morceaux, c’est vraiment le sens du mot qui a primé, indépendamment de la langue dont il était issu. Il n’y a que pour « Ya’aburnee » [Mot arabe signifiant : « Je t’aime tellement que je préfère mourir en premier plutôt que d’avoir un jour à t’enterrer ». ] que j’ai volontairement donné une couleur arabisante au morceau. C’est un univers musical qui a beaucoup influencé Thomas Julienne [Leader de Theorem of Joy.] et que j’ai moi-même découvert à cette période. Mais ça reste ma relecture de cette musique, et pas un exercice de style !

- On parlait tout à l’heure de Theorem of Joy. Les atmosphères très oniriques sont-elles importantes pour vous ? Y-a-t-il un lien avec la double personnalité que vous offre votre pseudonyme ?

Il est vrai qu’étant jeune, et encore maintenant, j’aimais beaucoup inventer des histoires, me projeter dans des mondes imaginaires, que je faisais vivre par la musique, le dessin, l’écriture, ou tout simplement en rêvant… j’étais une petite fille assez solitaire, souvent dans sa tête ! Avant même de m’imaginer artiste, Ellinoa était mon avatar d’aventurière… et je pense que tout ça se retrouve dans mes goûts musicaux, et dans les chemins que je recherche aujourd’hui. J’aime la musique évocatrice.

- Vous participez également à un autre grand format, les Rugissants, vous pouvez nous en parler ?

J’en ai parlé tout à l’heure comme un déclencheur de mon envie de grand format… et j’assume totalement cette influence ! Leur musique, leur démarche, leur engagement… tout dans ce qu’ils font est une source d’inspiration. Grégoire Letouvet est un jeune compositeur surdoué et c’est à chaque fois un immense plaisir de chanter avec son équipe de choc. Leur second disque, « D’humain et d’animal », vient tout juste de sortir, et on m’y entend sur un morceau !

- Vous utilisez depuis longtemps les supports audiovisuels. L’image fait-elle partie du travail d’un jeune artiste ?

Vous faites allusion à mon passé de « Youtubeuse » ? C’est une période qui commence à dater, je n’en ai pas tout gardé, d’ailleurs. Je ne suis pas exactement de la génération des digital natives, j’ai découvert ça assez tard, finalement… Par contre, j’ai la conviction que la vidéo a un rôle à jouer pour les artistes. Aujourd’hui, la musique est omniprésente, les gens n’en ont jamais autant écouté…et d’un autre côté, une œuvre musicale est souvent réduite à un minuscule carré dans un player Spotify. Inévitablement, cela décroît la « valeur ressentie » d’un morceau, par rapport à une époque où on faisait l’effort d’acheter son disque, d’admirer l’objet, le livret, et je ne vous parle même pas des vinyles ! Sans être nostalgique d’une époque que je n’ai pas tellement connue, je dirais qu’aujourd’hui, la vidéo et l’image offrent un moyen de re-contextualiser la musique, d’offrir à nouveau une porte d’entrée vers l’œuvre en développant un imaginaire qui la magnifie. En ce sens, la collaboration avec Marc Ribes pour la pochette de notre album a été passionnante. Et, oui, un clip Wanderlust se prépare…

Ellinoa © Marc Ribes

- Quels sont les projets à venir de Camille Durand/Ellinoa ?

Je veux relancer mon projet en plus petite formation ! Cet été, on va jouer en quintet, mais aussi en trio contrebasse-violoncelle-chant : c’est une formule que j’ai envie de tester depuis longtemps. J’ai recommencé à écrire pour « petit format », des morceaux qui vont plus à l’essentiel, avec plus de place pour l’interprétation et l’improvisation. Je pense qu’après avoir passé les deux dernières années à penser mon rôle de leader en immersion dans un grand ensemble, dans lequel ma voix se fond, j’ai envie de reprendre un rôle de chanteuse plus assumé.

par Franpi Barriaux // Publié le 17 juin 2018

[1Sur ces lieux d’une ZAD, tous les interviewés prétendent neutralement se prénommer ainsi.

[2école de Didier Lockwood, NDLR

[3il s’agit de Génération Spedidam, NDLR.