Scènes

Carla et les chics types

Carla Bley et The Lost Chords - Châlons en Champagne, 10 mai 2007


Quand une grande dame du jazz et ses élégants compagnons convient le public à la recherche de leurs « accords perdus », il y a fort à parier qu’il s’agit d’une quête peu commune. Pari gagné le 10 mai dernier pour ce quartet de haute tenue, qui recevait ce soir-là le renfort d’un invité transalpin, le trompettiste Paolo Fresu.

Il faut saluer avant toute chose la qualité de la programmation de La Comète à Châlons-en-Champagne ! Après la divine surprise d’un concert de Steve Reich en personne, avec ses musiciens, en novembre dernier (pour une création, « The Daniel Variations »), en hommage au journaliste américain D. Pearl, et une de ses œuvres majeures, « Music For 18 Musicians »), voici que Carla Bley et ses complices de The Lost Chords ont pu bénéficier de cette salle à l’acoustique irréprochable.

The Lost Chords, c’est le dernier groupe de Carla Bley, composé de son trio régulier, avec Steve Swallow à la basse cinq cordes et Andy Sheppard aux saxophones ténor et soprano, auquel vient s’ajouter le batteur Billy Drummond. Un quartet qui a d’ailleurs enregistré un album live éponyme en 2003 [1] lors d’une tournée européenne. Carla Bley raconte comment lui est venu le nom de cette nouvelle formation : « Lorsque mon agent m’a demandé comment s’appellerait ce groupe, la réponse m’est venue spontanément. Quand j’étais gamine, je suis tombée sur la partition d’une pièce de Sir Arthur Bliss appelée The Lost Chords. Je me souviens avec quelle excitation je me suis mise à jouer ce morceau de piano, espérant y découvrir un accord qui serait plus beau que tout ce que j’avais pu entendre jusqu’alors. Malheureusement, les harmonies étaient plutôt ordinaires et le souvenir de cette déception a dû rester enfoui en moi tout ce temps, à mon insu ».


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Carla Bley © Patrick Audoux - Vues sur Scènes

Que dire qui n’ait déjà été dit sur Carla Bley, pianiste, compositrice, chef d’orchestre dont les expériences depuis plus de 40 ans constituent à elles seules une sorte d’histoire du jazz américain ? C’est probablement toute la gageure d’une telle chronique que d’essayer de rendre compte de l’atmosphère si particulière qui a gagné en quelques secondes l’ensemble d’un public conquis d’avance, après une introduction - en français – non dénuée d’humour.

Les premières mesures de « The Banana Quintet », longue suite en cinq mouvements de près de trois-quarts d’heure spécialement composée pour ce quartet augmenté, installent en quelques secondes un climat de sérénité, voire de sobriété qui convient parfaitement aux musiciens : Steve Swallow, dans une posture qu’on lui connaît bien – jambes légèrement écartées, bouche entrouverte et yeux fermés – recourt souvent aux registres médiums et aigus de sa basse, qu’il utilise aussi comme une guitare ; un Paolo Fresu à l’élégance vestimentaire tout italienne choisit principalement le bugle pour la rondeur de ses sonorités mais glisse aussi quelques discrets effets électroniques pour sa trompette. Billy Drummond parvient à maintenir une présence permanente tout en préservant la légèreté de son drumming. Quant à Andy Sheppard, son jeu semble predre peu à peu de l’altitude : un des sommets du concert est le très orientalisant « Vashkar » où il s’envole littéralement sur un somptueux chorus au soprano, en respiration continue, à la manière des charmeurs de serpents. Une image pas forcément si éloignée du thème de cette composition où il est question « d’imaginer le désert, le sable et la chaleur ». Carla Bley dirige à l’économie ses hommes du regard et de la main (des sourires complices s’échangent) et prend très peu de solos, préférant à l’évidence asseoir la construction d’une solide rythmique piano–basse–batterie sur laquelle les deux solistes peuvent s’épanouir et dialoguer avec une remarquable fluidité.

En conclusion de ce beau et presque trop court concert – avant un rappel de plus d’un quart d’heure – « Ad Infinitum » achève de convaincre le public qu’il vient de vivre un moment très intense, où le raffinement des compositions – toutes signées de Carla Bley – et une apparente retenue n’ont jamais réussi, en réalité, à contenir toute l’énergie qui débordait depuis la première seconde. Un enregistrement live de cette tournée est annoncé. Puisse-t-il en être le fidèle reflet…