Chronique

Carrier / Lambert / Lapin

The Russian Concerts Volume 1

François Carrier (as), Alexey Lapin (p), Michel Lambert (dms)

Label / Distribution : FMR Records

Pour cette figure éminente de la scène canadienne, la fidélité n’est pas un vain mot. Avec son indéfectible comparse, le batteur Michel Lambert que nous avions pu apprécier sur son ambitieux Journal des épisodes, Michel Carrier promène son alto au timbre puissant et profond des deux côtés de l’Atlantique ; c’est ainsi qu’on les a vus en trio avec Jean-Jacques Avenel (Within) ou en quartet avec le Suédois Bobo Stenson pour Ayler Records (Entrance 3 ), mais aussi avec Mat Maneri (Happening) ou Dewey Redman (Open Spaces). Depuis quelques années, c’est vers l’Est que convergent leurs destinations via la rencontre d’Alexey Lapin, pianiste russe que l’on connaît notamment pour son solo Parallels (Leo Records) et avec qui Lambert et Carrier ont enregistré trois albums en 2010.

The Russian Concerts Volume 1 découle directement de cette alliance, et de ces retrouvailles.
Ces quatre titres au long cours, captés à Moscou trois ans plus tard, scellent la proximité de ces improvisateurs lyriques et fougueux. Les titres, sommaires, correspondent à des codes et témoignent d’un jeu né dans l’instant, sans écriture préalable, en dépit de ce que pourrait laisser croire leur caractère très mélodique. Dès « Dom 1 », morceau d’une demi-heure qui laisse le temps à chacun de trouver son espace, on décèle dans l’alto quelques épices coltraniennes. À mesure que Carrier s’extirpe de la trame en apparence inextricable tendue par Lapin, les cascades harmoniques, d’abord en retrait, prennent leur essor via un passage dans les basses après un long corps à corps avec la batterie de Lambert.

Il n’y a pas à proprement parler d’axe fort dans ce trio, même si « Dom III » est comme éclairé par la relation ancienne et quasi télépathique entre les deux Canadiens. Le jeu nerveux du batteur est néanmoins la clé de voûte de l’ensemble, en perpétuel soutien des envolées de l’un ou de l’autre. C’est très net sur « JCC I », où les cymbales, très en avant, semblent tracer une sinueuse démarcation entre un alto et un piano devenus impressionnistes. Le jeu presque en miroir qu’il césure le dépasse peu à peu, et s’allie totalement pour mieux le laisser s’enferrer dans des entrelacs oniriques. Le premier volume de ces concerts russes est un bel exemple de musique farouchement libre ; nul doute que les albums suivants offriront une même intensité.