Scènes

Carte blanche à Pierre Durand sur La péniche L’Improviste [1]

Pour la sortie de Chapter One, NOLA Improvisations (Les disques de Lily), Pierre Durand met en lumière, à l’occasion de six concerts, un des aspects son premier album.


Dans le cadre de la sortie de Chapter One, NOLA Improvisations, son premier et très beau disque paru sur le label Les disques de Lily, Pierre Durand a imaginé, avec Jean-Luc Durban – patron/programmateur de la péniche L’Improviste -, une carte blanche de six concerts avec pour objectif de mettre successivement en lumière un aspect précis du disque. Rappelons que ce dernier a été en très grande partie enregistré en solo, et qu’il est pour moitié composé de titres composés dans l’instant, les autres étant soit des reprises, soit le produit d’une écriture originale et raffinée.

Ce premier concert est placé sous le signe de l’improvisation, et articulé en deux parties. Tout d’abord un set court mais intense en solo, au cours duquel le guitariste livre comme elle vient la musique qui ne demande visiblement qu’à jaillir, au fil de deux pièces qu’on croirait écrites ; suit une relecture aérienne du magnifique « When I Grow Too Old To Dream », qui figure sur le disque. Comme en prolongement de ce dernier, cette séquence est marquée par un lyrisme puissant mais jamais forcé. Pierre Durand sait laisser monter l’intensité et la mélodie en construisant de superbes enchaînements d’accords liés par de non moins belles phrases. Soit un jeu coulé, délicat et réfléchi, mis en valeur par un toucher précis et une large gamme de sonorités. Durand semble faire corps avec son instrument et sa posture est une manifestation physique d’un profond lâcher-prise, d’une réelle faculté d’oublier l’environnement pour plonger au cœur des notes et faire émerger la poétique de leur organisation.


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Pierre Durand © Christian Taillemite

Il est ensuite rejoint par Richard Bonnet et les deux guitaristes entament un blues minimaliste et profond qui dévoile une complémentarité et une écoute mutuelle remarquables. Bonnet est, lui aussi, un musicien passionnant. Lui aussi fait naître de sa guitare à 7 cordes (et des objets qu’il utilise ponctuellement) des sonorités inattendues mises au service d’un propos maîtrisé bien que non prémédité. Pendant le premier morceau partagé, les lumières de la scène s’estompent et nous est projeté Steamboat Bill Jr., le film de Buster Keaton.

Le Mississipi, les bateaux à aubes… On reste dans l’ambiance de ces musiques intemporelles qui puisent leurs racines dans le blues, et les deux guitaristes jouent avec elles aussi bien qu’avec la leur. Bercé par leurs structures simples mais ornées d’idées nouvelles, on redécouvre les gags savoureux et inventifs de Keaton, réalisés avec les moyens de l’époque. Les images, comme la musique, sont d’une incroyable modernité. Çà et là, happé par une situation comique, on oublie un peu que la musique n’est pas enregistrée, qu’on ne pourra pas la réécouter. Tant pis ! Elle est là, dans l’instant, et c’est le plus important. Elle porte les images, à moins que ce ne soit l’inverse. On a les yeux en 1928 et les oreilles en 2012. Une chose n’a pas changé, en 84 ans : l’art est toujours une passerelle entre la réalité et l’imaginaire. Pierre Durand et Richard Bonnet nous ont aspirés dans leur propos rêveur et ont causé à la grisaille d’automne autant de dommages que la tempête à la ville de River Junction dans le film. Quand les images et les notes tirent leur révérence, c’est comme un réveil. De ceux qui suivent les sommeils peuplés de rêves.