Scènes

Carte blanche à Pierre Durand sur La péniche L’Improviste [2]


Après avoir placé le premier concert de sa carte blanche sous le signe de l’improvisation, Pierre Durand expose sur la scène de la Péniche l’Improviste une autre facette de son album, celui des « emprunts ». NOLA Improvisations, Chapter One contient en effet quelques titres qui, basés sur cette notion, sont soit liés à des musiques d’ailleurs (notamment l’Afrique de l’ouest où l’Inde), soit des reprises (ZZ Top, Sigmund Romberg) soit encore « sous influence » (celle de John Scofield, par exemple).

Comme lors du premier volet de cette aventure en six parties, le guitariste démarre le concert en solo avec entre autres une réinterprétation du délicat « When I Grow Too Old To Dream » et une version décapante du fantastique « Who The Damn Is John Scofield ? ». Ce dernier titre nous permet de le voir et de l’entendre en live superposer ses parties et créer une matière orchestrale zébrée de fulgurances saturées. Pierre Durand s’amuse beaucoup sur scène. Il crée de toutes pièces un univers sonore riche de toutes les musiques qu’il aime, les superpose, donc, et les mélange. C’est ainsi qu’il définit le jazz, cette musique qu’il dit ne pas avoir tout de suite comprise - une musique qui accepte les autres musiques, une sorte de page blanche à noircir de tous les langages. Il s’y emploie activement, et sa démarche, exempte d’effets superflus, est remarquable de cohérence et d’originalité.


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Guido Zorn et Pierre Durand © Christian Taillemite

Son invité du jour, le contrebassiste Guido Zorn, le rejoint après quelques pièces. Ils se connaissent bien : ils jouent ensemble depuis des années, notamment au sein du Roots Quartet de Durand, dont un album devrait voir le jour prochainement, ou avec le Rocking Chair de Sylvain Rifflet et Airelle Besson. Cette complicité est évidente sur scène. Les deux musiciens avancent dans les pas l’un de l’autre et trouvent de belles façons de se mettre mutuellement en valeur. Pourtant, ce concert a été organisé dans la précipitation (Guido Zorn vit en Italie) et quelques points d’interrogation subsistent au moment même de monter en scène - le travail préparatoire a davantage consisté à rechercher des directions qu’à formaliser les choses. Mais cela ne s’est nullement ressenti au fil de ce concert, maîtrisé et limpide. Certes, Durand et Zorn se regardent beaucoup, s’adressent de petits signaux non-verbaux pour enchaîner sur un pont, se répartir les rôles, etc. Et on les voit travailler leur son selon l’humeur du moment, déclenchant des effets un peu après le démarrage d’une phrase, en piétinant leur parterre de pédales. Mais à aucun moment il n’y a de brisure ; le propos n’est jamais perdu de vue. La musique telle que le guitariste la conçoit s’accommode fort bien de ces petites imperfections. Elle n’en est que plus spontanée, pareille à une pierre précieuse dont le polissage révèle l’éclat sans pour autant masquer da beauté naturelle.

Sur des compositions originales, des improvisations ou des reprises d’artistes chers à Pierre Durand, guitare et contrebasse plongent dans un dialogue passionnant, endossant à tour de rôle le rôle d’accompagnateur ou de soliste et se passant la main au fil de l’eau, tout naturellement, l’évidence voulant que la conversation soit alors nourrie par l’autre. Passés au crible de cette relecture sensible et atypique, « Tristeza » de Baden Powell, « River Man » de Nick Drake ou « Mr. Henry » de Tom Waits (qui, ne l’oublions pas, chantait sur son album Small Change « I Wish I Was In New Orleans ») redeviennent de fantastiques terrains de jeu. La version en duo d’« Emigré », initialement improvisé en studio par le guitariste, est magnifiée sur sa fin par un jeu de questions/réponses sans filet durant lequel un seul et même discours se construit à deux voix.

Après une interprétation intimiste et profondément mélodique du « Prysm » de Keith Jarrett, le silence prend cette fois la forme de points de suspension. Car cette conclusion est toute provisoire : en effet, la suite se jouera au même endroit, le 23 janvier, en compagnie de Sébastien Texier et Christophe Marguet.