Entretien

Céline Grangey en quête du son naturel

Rencontre avec l’ingénieure du son Céline Grangey à propos de son travail et de son univers

Depuis plus d’une décennie, le nom de Céline Grangey revient souvent dans nos chroniques, souvent pour souligner l’implication de l’ingénieure du son dans les disques qu’elle enregistre ou les spectacles qu’elle sonorise. D’Alexandra Grimal à Eve Risser, elle a souvent un rôle décisif dans les projets, imposant une couleur, tant chez Lili Joel qu’avec Lila Bazooka qu’on avait suivi dans ses pérégrinations japonaises. Au-delà de son travail d’ingénieure du son et ce qui l’a menée à un tel niveau d’excellence, il nous semblait crucial d’interroger le travail d’une musicienne - car c’en est une - qui s’implique dans des œuvres où se mêlent souvent travail graphique et musique. Rencontre avec une créatrice d’atmosphère, en marge du festival D’Jazz à Nevers.

- Pourquoi avez-vous choisi ce métier d’ingénieure du son ?

Je suis ingénieur du son depuis que j’ai fini mes études en 2005. J’ai commencé mes études en 2001. J’ai eu envie de faire ça peut-être depuis la troisième. Je faisais de la musique à côté.

Céline Grangey

- Vous étiez musicienne ?

J’étais musicienne, je faisais du violon, du piano. J’adorais les sciences, donc au départ, je cherchais un peu un métier entre les deux. Quand j’allais aux concerts, je prêtais une attention particulière à la personne qui trafiquait le son, donc voilà. Au début, je pensais plutôt faire de l’enregistrement classique. Mon rêve, c’était d’aller à la radio. J’ai passé un concours de violon, juste parce que j’avais vu que la remise des prix était à Radio France. Je me suis dit « Au moins, si je suis dans le haut du truc, j’aurai la remise des prix à Radio France. »

Je rêvais de voir la Maison ronde, j’avais un livre sur la radio, je rêvais de la voir en vrai parce qu’elle était loin de l’Isère. Et ce jour-là, je me suis même échappée dans les coulisses pour aller faire un tour dans la radio. Ce n’était pas tant le prix qui m’intéressait que le lieu. Mon rêve, c’était de bosser à la radio et d’enregistrer les concerts classiques. Quand je suis arrivée en prépa, j’avais un peu moins le temps de faire de la musique. J’étais en musique-études, mais j’avais aussi envie de jouer avec des gens, donc je me suis inscrite en jazz. J’ai fait un peu moins de piano classique, mais toujours du violon en classique.

Céline Grangey © Christophe Charpenel

- Vous continuez à jouer ?

Non, non, plus du tout. Je joue un peu pour moi des fois, mais c’est très frustrant, parce que je travaille avec des gens qui jouent hyper bien. Donc, j’entends tout ce qui ne va pas et c’est un peu dur. J’avais essayé de reprendre le violon pendant le Covid, mais c’est difficile.

J’ai passé un concours de violon, juste parce que j’avais vu que la remise des prix était à Radio France. Je me suis dit « Au moins, si je suis dans le haut du truc, j’aurai la remise des prix à Radio France. »

- Vous vous êtes mise à l’enregistrement jazz assez vite ?

Je suis rentrée au CNSM et j’ai tout de suite voulu faire les deux, classique et jazz. Je suis partie au Banff Center au Canada et ils faisaient aussi les deux, il y avait le festival de jazz pendant l’été…

- Dans ces établissements-là, il y a des formations d’ingénieur du son ?

Au CNSM, il y a la formation que j’ai suivie : huit étudiants par an sur 4 ans, on rentre à bac + 2. Tu es dans l’outil CNSM, donc avec tous les instrumentistes à disposition. Ce qui est super, parce que je ne connaissais personne. A Banff, j’ai connu Théo Girard, avec qui j’ai beaucoup travaillé ensuite. Mais j’ai aussi rencontré plein de musiciens qui venaient de partout. Banff, à l’époque, c’était ultra intense. Parfois, c’est trois sessions par jour : tu enregistres la journée, tu fais une session en concert le soir, tu enregistres un autre truc la nuit ou au petit matin…

Céline Grangey © Christophe Charpenel

- Est-ce que vous avez l’impression qu’il y a une patte Grangey ?

Ce que j’ai, et qu’ont d’autres d’autres ingés-son, c’est la double culture jazz et classique, surtout pour les musiques acoustiques. J’ai toujours envie qu’on ait le son réel des instruments, surtout que je collabore avec des gens qui ont beaucoup travaillé leur son. Je pense à Séverine Morfin ou Alexandra Grimal, ou encore Sophie Bernado. Ça fait des années qu’elles travaillent leur son, donc il faut être transparent.

- Il y a aussi l’introduction du field recording dans ce que vous faites…

C’est assez nouveau. C’est un peu la même chose, j’essaie toujours d’avoir les sons les plus naturels possibles. J’aime les beaux enregistrements. Je pense que c’est vraiment la culture de la prise de son classique qui vient de là.

- Vous vous attachez beaucoup aux sons des instruments, mais comment cela s’obtient-il ?

Avec des outils assez simples, juste de l’égalisation. Et le fait d’avoir plusieurs micros. Pour Séverine Morfin [1], il y a sa cellule et le micro et, même pendant le concert, je joue beaucoup entre les deux selon les morceaux. Et Malik Ziad, c’est pareil, il a son ampli et son micro direct. J’ai une espèce d’image idéale dans la tête, et j’essaie de retrouver ça avec plus ou moins de réussite.

Céline Grangey © Christophe Charpenel

- Depuis un certain nombre d’albums, je pense à Three Days of Forest avec Séverine Morfin, mais aussi à Lila Bazooka , vous intervenez de plus en plus sur la musique. Est-ce vraiment un travail de musicienne ou le prolongement de votre travail d’ingénieure du son ?

Je le vois plus comme un prolongement. Quand je fais du son, j’ai l’impression finalement de faire aussi de la musique…

J’ai une espèce d’image idéale dans la tête, et j’essaie de retrouver ça

- Parlons d’Alexandra Grimal avec qui vous collaborez depuis vingt ans. On a vraiment l’impression d’une osmose dans les disques. Est-ce que ça se passe aussi comme cela quand vous enregistrez ?

Oui, parce que souvent ce sont des projets dont elle me parle depuis très longtemps. Elle parle bien, elle écrit bien… Ce sont des projets où je suis un peu investie dès le départ.

- Quand on voit les disques d’Alexandra Grimal, on se rend compte aussi qu’il y a un travail de plasticienne ou de vidéaste. Vous êtes sensible à ça aussi. Vous travaillez sur le son, mais aussi sur sur l’image, sur l’objet.

Complètement. Alexandra est comme ça. Enfin, elle, c’est une plasticienne. Elle a une approche très plastique de la musique. Elle fait des partitions qui sont plus des œuvres d’art que des partitions. Des fois, d’ailleurs, on les encadre !

Elle travaille avec une vidéaste, on fait des lives… Tout ça se mélange vraiment. Quant à l’objet, c’est important. Quand je fais des mix, je demande toujours le visuel, ou en tout cas la direction artistique. Ça m’aide beaucoup. L’objet est important, la matière de l’objet. J’aime bien que le disque soit beau.

- On parle souvent de son cinéma chez vous. Il y a un côté très cinématographique dans vos enregistrements.

Le cinéma, c’est encore quelque chose que je j’aurais rêvé de faire. Je voulais faire de la musique de film, mais comme je n’étais pas assez bonne compositrice, je voulais faire le son de films. J’adore le cinéma. J’ai une approche de l’image du son. Je suis très sensible à ça.

Céline Grangey © Christophe Charpenel

- Est-ce que vous pensez à un film quand vous enregistrez ?

Pas forcément à un film en particulier, mais à des images. Je pense à des paysages.

- Pour l’avenir, notamment avec le field recording, avez-vous l’intention d’aller vers des choses plus personnelles ?

J’ai envie de développer beaucoup le field recording. C’est une technique assez nouvelle pour moi, mais que j’adore. Je trouve ça hyper beau, j’ai envie de développer ça et d’enregistrer plus d’artistes qui investissent cela. J’ai aussi envie de faire plus de disques avec des gens qui utilisent des sons plus électroniques, du synthé.

Je suis un peu bloquée dans le piano classique et la musique acoustique, mais j’ai parfois envie de d’aller vers d’autres choses. J’essaie quand même de ne pas lâcher complètement le classique parce que j’adore vraiment la prise de son classique, la direction artistique.

- En classique, vous enregistrez avec qui ? C’est une facette de votre activité qu’on connaît moins.

J’ai énormément travaillé avec Les Dissonances. Avec Barbara Hendricks aussi, depuis 20 ans. Barbara, c’est ma famille. C’est super beau. Elle a aussi un truc, elle me donne beaucoup d’énergie aussi, c’est une femme assez incroyable. J’adore ça.

- Y-a-t-il chez vous la mythologie du son ? Par exemple du son Impulse ou ECM ?

Non, pas trop. Je décortiquais les disques, sans forcément trop regarder qui faisait quoi, mais pour essayer de comprendre comment ça marchait.

- Vous êtes souvent dans des histoires incroyables comme par exemple cet enregistrement dans un escalier à Chambord. Comment ça se travaille, une prise de son comme celle-là ?

Ça, c’était vraiment sympa, l’escalier à Chambord. Je connaissais l’endroit, donc j’avais une image mentale de cet enregistrement, et en fin de compte ce n’est pas du tout ce qu’on a obtenu au mix : on n’a pas du tout fait ce que j’avais imaginé. J’avais mis des micros à tous les étages, des trucs très loin, des trucs très décorrélés. Et au final, on a aimé le son très « cocon ». J’ai fait deux enregistrements de nuit avec Alexandra, où je trouve qu’on entend vraiment la nuit. Et finalement, je trouve que c’est ça qu’on entend : ce n’aurait peut-être pas été pareil si on avait enregistré de jour au même endroit. Mais là, il y avait ce truc qui faisait qu’on était toutes deux dans notre petit cocon au milieu du château. Et je pense que c’est ça qu’on a voulu entendre, ce qu’on a ressenti au moment où on enregistrait. Elle était dans le creux de l’escalier, là, et moi juste à côté, au casque. J’avais imaginé plus de résonance, et on était dans un petit cocon.

- S’il y a une patte Cécile Grangey, n’est ce pas le grain ? L’impression d’être dans le lieu en même temps que les musiciennes ?

Ça vient du classique, je pense. En fait, je veux qu’on entende une acoustique, qu’elle existe ou pas. J’ai une idée de ce que j’aime dans le son : être dans un espace. Je suis bien quand je suis dans un son qui m’enveloppe. Ça, ça vient du classique.

par Franpi Barriaux // Publié le 21 décembre 2025

[1L’interview a eu lieu après le concert Morfin Ziad à Nevers le 11 novembre 25, NDLR.