Scènes

Cent minutes et la grâce de Patricia Barber

Au Grand Théâtre de Provence à Aix, novembre 2011


Voyager, soit… Mais partir pour un Grand voyage, un vrai, avec ses promesses de découvertes, d’inattendu. Avec ses risques aussi, bien sûr.

Elle arrive sur scène en toute simplicité : pantalon et tunique anthracite, les cheveux auburn remontés sur la nuque. Elle prend son temps, Patricia Barber, et ses passagers aussi s’installent, s’affairent autour de leurs bagages. Ils ont apporté de grosses valises et boîtes à chapeaux… Elle vérifie le tableau de bord de sa grosse limousine de noir laquée et de marque Steinway. L’heure est à la lune rousse qui nappe la scène de lumière ambrée. Nuit noire, quatre projos façon studio, un zeste de bleu, une pointe de rouge. Pas d’autre effet pour cette anti-diva. Elle nous emmène un peu comme dans sa salle de bains, dirait-on, sans chichis, juste le temps de s’essuyer les lèvres, de se frotter le front, de prendre une gorgée de… thé ? Comme s’il lui fallait reconstituer son univers de base, ses fétiches peut-être, son monde… S’étirer comme une chatte, miauler un peu aussi, et se lancer dans un prélude.

Et on part, tout doux, tout doux. C’est ainsi que l’exigent les Grands voyages, sans hâte. L’ivresse à venir, pas la vitesse. Elle prend son temps, Patricia, pour embarquer son monde, musiciens et auditeurs bientôt attirés par les ondes de la sirène, captivés par sa voix et son univers [1]. Cent minutes d’histoires sonores, parfaite entente pour écoute tendue et relâchée [2], cent minutes d’une conversation subtile entre voix et musiciens, et le public ébahi.


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Patricia Barber © H. Collon

Oui, elle sait voyager, la jazzeuse de Chicago au bagage solide et léger, bardé d’ancêtres bienveillants, un Cole Porter par-ci, par-là un Bill Evans qui aurait fait un enfant à Shirley Horn… [3]. Et elle de vivre sa vie de femme libre, rebelle aux (faux) airs du temps et des mœurs, rétive aux clichés, aux effets de modes – sauf ceux du jazz qu’elle sculpte sur ses registres si personnels, tout comme ses textes. Car c’est une écrivaine que cette auteure-compositrice frottée aux grands textes comme elle s’est aussi abreuvée aux standards. Elle tutoie Schubert et cite en passant « Someday My Prince Will Come ». Elle lit Homère et Ovide, et aussi Marguerite Duras, et Paul Verlaine, cette francophile qui nous parle même en français – pas si courant, non ?

L’art du Grand voyage implique aussi et avant tout de bien choisir ses compagnons de route, ceux qui ajouteront à la simple beauté par leur profonde présence. Avec l’un et l’autre, tour à tour ou bien ensemble, elle fait jaillir la poésie en des duos très « closed » ou dans le salon plus ouvert du trio et du quartette. On est bien dans le registre des appels-répons. A la contrebasse de Larry Kohut, Patricia cause musique, oppose des touches mutines, quatre notes en gimmick – qui tournent à la séduction avec les guitares de John Kregor, dont la classique que l’on dit sèche et qui se fond en harmoniques prodigieuses avec le clavier. Restent les secousses et roulades des tambours, tenues et retenues par Ross Pederson, un pur-sang aux ruades (trop ?) contenues.

Un concert de confidences et de caresses sonores, un voyage Grand, certes sans avaries ni chaos. L’harmonie qui précéderait l’hypothétique paradis. Celui-là était bien terrestre. Avec ce supplément qu’on appelle la grâce.

par Gérard Ponthieu // Publié le 30 novembre 2011

[1Voir son disque Mythologies, hommage à Ulysse et, du coup, à Lévi-Strauss…

[2Si l’on exclut le fanatique de service, éjaculateur précoce d’admiration criarde, incapable de laisser mourir la note de sa plus belle mort, faucheur de rêves en suspension.

[3– Oh, c’est une fille, on l’appellera Patricia.