Scènes

Patrick Molard sextette à Rennes

Ceòl Mòr / Light and Shade au Théâtre national de Bretagne à Rennes. Une création originale autour de la grande musique écossaise, Ceòl Mòr


Patrick Molard © Éric Legret

Un sextette constitué autour des frères Molard, Patrick et Jacky, s’attaque pour la première fois à une création ayant pour base la musique écossaise classique des Hautes terres.

Le Ceòl Mòr (prononcer Kéol Maur) ou pibroc’h, c’est la musique savante produite autour des chefs de clans écossais et pour eux. Bien que sa transmission se fasse par voie orale, les compositeurs sont connus et l’on peut en remonter l’histoire jusqu’aux premières années du XVIe siècle. C’est alors que s’illustre le premier d’une longue lignée, celle des McCrimmon de l’île de Skye. Patrick Molard en retrace la succession généalogique dans une longue énumération qui fait penser aux griots ou aux litanies.

Traditionnellement, cette musique ne se joue qu’à la grande cornemuse des Hautes terres, avec deux bourdons ténor et un grand bourdon basse. On ne l’interprète plus guère qu’à l’occasion de concours ou de commémorations. Le public en est confidentiel. C’est donc un vrai défi qu’a voulu relever Patrick Molard en cherchant l’audience la plus large pour cette musique. Telle est l’ambition d’un disque, Ceòl Mòr / Light and Shade (Innacor / L’autre distribution, 2016), et d’un spectacle créé au TNB (Rennes) et qu’on retrouvera prochainement à Toulouse puis à Lorient.
L’audace est d’avoir mis son projet entre les mains d’un sextette constitué pour l’essentiel par des musiciens de jazz : Jacky Molard (violon et arrangements), Hélène Labarrière (contrebasse) et son compagnon au sein du trio de François Corneloup, Simon Goubert (batterie), Éric Daniel (guitare) et Yannick Jory (saxophones). Il est vrai que le jazz n’est pas totalement inconnu de Patrick Molard depuis qu’à la faveur de la Celtic Procession de Jacques Pellen il a eu l’occasion de côtoyer Ricardo del Fra, Kenny Wheeler, les frères Boclé, Didier Lockwood, etc.


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Light and Shade © Éric Legret

La cornemuse des Highlands, Patrick Molard s’y consacre depuis plus de 40 ans après l’avoir apprise, conformément à la tradition, auprès de ses maîtres, Robert U. Brown et Bert B. Nicol, tous deux sonneurs officiels de Sa Majesté Elizabeth II au château de Baltimore. Il est néanmoins conscient que sa musique de prédilection, dont la composition évoque la forme de la sonate (thème et variations), est difficile d’accès. Elle ressemble par certains côtés aux ragas indiens avec des modes spécifiques et on la compare parfois à notre musique minimaliste et répétitive moderne. Il mise sur le sextette et notamment sur son duo rythmique pour aérer ces compositions où la seule variété provient des notes longues ou brèves, « l’ombre et la lumière » selon la terminologie habituelle.

Le pari est gagné à voir l’enthousiasme du public qui avait envahi la salle Vilar (1000 places) au TNB. Les six titres qui forment le programme du spectacle et du disque (il existe plus de 300 pièces connues de Ceòl Mòr) ont su conquérir les cœurs et les oreilles grâce à la maîtrise et à la virtuosité de Patrick Molard à la cornemuse. Les arrangements subtils de Jacky Molard qui baigne dans cette ambiance depuis ses 12 ou 13 ans (il est 10 ans plus jeune que son aîné Patrick) donnent de l’ampleur à cette musique. Ils lui donnent comme un écrin tout en laissant exister chaque instrument avec ses particularités.

Le concert commence dans la pénombre. Alors que les autres musiciens sont déjà en place, Patrick Molard fait son entrée en chantant a cappella les premières mesures de « Hodin Hiotria », une pièce qui n’a peut-être plus été jouée depuis 200 ans et dont, après l’avoir déchiffrée sur manuscrit, il nous présente son interprétation. Sa démarche est très lente, comme une danse ritualisée, et il la gardera tout au long du concert.


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Simon Goubert & Patrick Molard © Éric Legret

Patrick et Jacky Molard reconnaissent avoir choisi Simon Goubert pour ses sonorités et leur texture. Ils ont eu raison. Son rôle est primordial dans le sextette après celui de la cornemuse : c’est un festival artistique de sons et de rythmes, aux balais, aux baguettes, aux mailloches, sur les cymbales comme sur les caisses. Son talent éclate dans la finesse de son travail en duo avec la cornemuse sur « Left Hand ». Son solo est un morceau d’anthologie par la variété des rythmes et la musicalité. Il faut lui associer Hélène Labarrière, excellente à l’archet comme en pizzicato, rythmicienne et mélodiste. Leur introduction à « Lament For The Union » est remarquable. Cette pièce était d’ailleurs un vrai défi pour tout l’orchestre. Le thème mélodique y est très étendu et les variations, restreintes et sans lien avec la mélodie, comme si l’Union évoquée était comme un « mariage de l’huile et de l’eau », dixit Patrick Molard. Aux saxophones, Yannick Jory, en solo comme dans l’introduction de « The Blind Piper’s Obstinacy » ou comme voix de dessus de l’ensemble, apporte des couleurs essentielles. On peut en dire autant de Jacky Molard qui nous régale de quelques passages virtuoses dont il a le secret.

Il ne faut évidemment pas manquer de signaler l’importance de la lumière concoctée par Sylvain Hervé, comme de la scénographie et de la vidéo signées Sylvain Larrière et Laurent Radanovic. Elles concourent puissamment à cet effet magique, onirique, proche de la transe, qui caractérise Ceòl Mòr / Light and Shade. Quant au texte et à la mise en espace de Françoise Le Golvan, on leur doit l’aspect hiératique et symbolique qui va bien à cette musique « de cour », à défaut d’être sacrée.

Patrick Molard nous confiait que cette réalisation ne constituait à ses yeux que le premier pas dans la mise en valeur auprès d’un large public de cette musique à laquelle il a voué sa vie. Le travail accompli et l’accueil reçus sont une invitation à poursuivre.