Tribune

Charlie Haden (1937-2014)

Charlie Haden (1937-2014). Le jazz comme « musique de la rébellion ».


Photo © H. Collon

Charlie Haden est mort le 11 juillet 2014 à Los Angeles. Il avait 76 ans. Malade et très affaibli depuis plusieurs années, il avait cessé de jouer en 2011 : son dernier concert avec son Quartet West remonte à 2008. Instrumentiste, compositeur, chef d’orchestre, un géant du jazz et de la contrebasse s’est éteint.

En 2007, après trente ans d’éloignement, Charlie Haden téléphone à Keith Jarrett pour lui proposer de rejouer avec lui. Les retrouvailles auront lieu chez Jarrett, dans la grange de sa maison du New Jersey, là où il a installé son vieux Steinway. Pendant plusieurs jours, ils jouent des standards, sans témoin. Des chansons d’amour, le « Great American Songbook »… ECM en tirera Jasmine puis, tout récemment, comme un adieu prémonitoire, Last Dance.

On le reconnaissait d’emblée : ce son unique porté par un tempo infaillible et sans la moindre fioriture ; un « gros son », comme il fut souvent dit, attiré vers la profondeur et, pour le coup, par la gravité. Il ne s’agissait pas seulement sous son doigté des sons d’abysse de la contrebasse, mais du propos lui-même, relevant de la pulsion vitale autant que de l’humaine révolte. On parlera ici d’engagement, musicien et citoyen, sans doute de manière indissociable. D’où le choix de l’instrument, d’où cette musique - l’un et l’autre grondent, enflent, sourdent.

Jean-Louis Comolli résume la personnalité musicale de l’instrumentiste en ces termes : « La basse de Haden – mesurée, sobre et sereine – trouve le ton juste pour accueillir dans les profondeurs du jazz d’autres révoltes (…) » (Dictionnaire du jazz, éd. Robert Laffont, 1986).


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Charlie Haden © Hélène Collon

Charles Edward Haden, dit « Charlie », né le 6 août 1937 dans l’Iowa, passe son enfance et son adolescence dans le Missouri. Ses parents sont des musiciens traditionnels portés sur les chansons de style bluegrass, un matériau basique, populaire, dont on retrouvera souvent l’influence tout au long de son parcours. Dans son enfance il est plutôt tenté par le chant, mais à 14 ans il contracte une forme légère de poliomyélite qui endommage de manière irréversible sa gorge et ses cordes vocales. Il fera donc chanter d’autres cordes, ne choisissant toutefois la contrebasse qu’à l’âge de 19 ans.

En 1957, Haden gagne Los Angeles, attiré par sa scène jazz et la musique improvisée contemporaine. Il s’inscrit au Westlake College of Music, tout en prenant des cours particuliers avec Red Mitchell, alors l’un des contrebassistes les plus renommés de la côte Ouest. Il joue avec Art Pepper et Paul Bley, et rencontre Scott LaFaro, avec qui il partage un appartement pendant quelques mois. Tous deux deviendront bientôt des pionniers de l’émancipation de la contrebasse jazz des années soixante, chacun en suivant sa propre voie. Ainsi pour Haden, trois musiciens seront déterminants dans son cheminement : Ornette Coleman, Keith Jarrett et Carla Bley – trois personnalités aussi différentes que riches.

Avec Ornette, Haden va plonger dans le free naissant ; le saxophoniste l’intègre dans son fameux quartette aux côtés du trompettiste Don Cherry et du batteur Billy Higgins. En 1959, The Shape of Jazz To Come et Change of the Century font partie de leurs albums les plus aboutis. Puis Ornette Coleman double la mise : il enrôle dans le plus fou des projets du moment (1960) Scott LaFaro (cb), Eric Dolphy (bcl), Freddie Hubbard (tp), Ed Blackwell (dm). Un quartette pour le canal gauche, un autre pour le droit. Ce sera l’historique Free Jazz – A Collective Improvisation By The Ornette Coleman Double Quartet produit chez Atlantic par les frères Ertegün. Deux contrebasses, deux batteries, deux trompettes, un alto et une clarinette basse ; deux vingtaines de minutes où s’invente une manière inconnue de contrepoint – l’interplay –, cousine lointaine de Jean-Sébastien et héritière directe de John – qui ouvre largement la voie depuis quelques années avec Giant Steps, Bags and Trane (avec Milt Jackson), Coltrane Jazz et, cette même année 1960, The Avant-Garde (avec Don Cherry) et My Favorite Things.

Charlie a donc « fait » les barricades de ce « Mai 68 » du jazz. Une révolution. Musicalement du moins, le mot n’est pas galvaudé : le jazz ne sera plus comme avant. Ou plutôt, il y aura un avant et un après « Free Jazz », tout comme il y eut en Europe, dans l’autre siècle, l’avant et l’après Hernani. Puis l’avant et l’après 68. L’Histoire ne s’arrêtant pas, on pourrait – et on doit désormais —, poser un autre jalon avec 1989 : la chute du Mur, la répression de Tien’anmen. On s’égare ? Pas si sûr.

Là-bas, aux States, si le jazz joue les chamboule-tout, c’est aussi que la musique afro-américaine heurte de plein fouet la lutte contre le racisme et pour les droits civiques. Le blues et le gospel n’y ont rien fait : la discrimination s’est enkystée comme un cancer. La guerre au Vietnam atteint son paroxysme. Le chômage sévit lourdement. Des émeutes éclatent dans les ghettos noirs. Castro a repris Cuba à Batista et aux « yanquis », les fusées soviétiques pointent leurs menaces sur l’Empire états-unien.

A quoi s’ajoute une autre plaie, qui frappe en particulier les milieux artistiques : la drogue. Le jazz est très touché, Charlie Haden gravement atteint. Le succès du quartette Free Jazz s’évanouit bientôt. Scott LaFaro meurt dans un accident. Haden suit plusieurs cures de désintoxication, avant d’être contraint de se retirer presque totalement de la scène jusqu’en 1968 ; il retrouve alors Ornette Coleman et se produit avec lui au festival de Monterey ainsi que dans divers clubs d’Europe.

De 1975 à 1981, Haden obtient des engagements sur la côte Ouest et enregistre avec Dexter Gordon, Hampton Hawes, Art Pepper. À New York, le free jazz est devenu la référence et, outre des jeunes musiciens (comme Archie Shepp et Albert Ayler), beaucoup de musiciens confirmés s’y reconnaissent. C’est l’époque du Jazz Composer’s Orchestra, un collectif d’avant-garde fondé par Bill Dixon ; Haden participe à la plupart de ses rencontres et enregistrements. Son expérience, liée à un sens aigu de la mélodie et une grande assurance rythmique, est désormais reconnue.

L’autre rencontre musicale déterminante se produit en 1968, quand le contrebassiste intègre aux côtés du batteur Paul Motian le premier trio de Keith Jarrett. Un trio qui renouvelle le genre tant par son style très personnel que par un répertoire à base de titres inhabituels pour une formation jazz à cette époque, comme des reprises de Bob Dylan (« My Back Pages », « Lay Lady Lay »). À partir du milieu des années soixante-dix Jarrett se concentre davantage sur son travail en solo et son quartette « européen » (avec Jan Garbarek, Jon Christensen, et Palle Danielsson.

Troisième rencontre enfin – sans préjuger des innombrables autres – Carla Bley. Une affaire aussi politique que musicale. Liberation Music Orchestra est le nom – « génial et modeste… » – que se donne le collectif de treize musiciens de free jazz lors de sa constitution, en 1969. Une grande partie du répertoire, composé essentiellement par Haden et arrangé par Carla Bley, est formée de « chants de libération » (même si The Ballad of the Fallen célèbre les vaincus…) liés notamment à la Guerre d’Espagne, à la révolution portugaise (« Grandola Vila Morena » de José Afonso), aux résistances populaires au Chili et au Salvador. Mais l’engagement concerne aussi les droits civiques des Noirs états-uniens, porté en l’occurrence par deux musiciens blancs. Ainsi, en photo sur le premier disque du Liberation Music Orchestra, Carla Bley tient une banderole d’un côté et Charlie Haden de l’autre. En « tête de manif’ », on reconnaissait notamment : Gato Barbieri, Dewey Redman, Don Cherry, Roswell Rudd, Andrew Cyrille, Paul Motian… Parmi les « slogans », un « Song for Ché » et des chants républicains espagnols (« El Quinto Regimiento »)… – pour situer l’époque, le style. Sur le plan musical, le groupe oscille entre citations et déstructuration, entre liberté stylistique et collages de musique pré-enregistrée de musiciens étrangers (« Song For Che », « Circus 68/69 »). Il aura souvent recours, par la suite, à cette technique de collage qui conduira, notamment chez Carla Bley, à des constructions d’images sonores très cinématographiques.

Haden ne se préoccupe pas seulement des grands thèmes politiques de l’époque ; il se fait également l’avocat des droits des animaux. En 1979, il enregistre un « Chant pour les baleines » [Song for the Whales], une composition de sa fille Petra. Il met également sur pied un projet pour la recherche et le traitement des acouphènes, étant personnellement concerné. D’où le paravent de plexiglas qu’il plaçait parfois près de lui, sans oublier les bouchons d’oreille (souvenir personnel de son concert en un trio fabuleux avec Paul Bley et Lee Konitz, La Villette, à Paris, en juillet 1998).

On appelait ça l’engagement, ça valait ce que ça valait, si on en juge par là où nous en sommes… Mais « ils » l’ont fait, comme par nécessité… historique. Le jazz aussi est passé par ces cheminements de traverse. Et Haden ne fut pas en reste. De la lutte pour les droits civiques, aux côtés de la chanteuse Abbey Lincoln et avec toute la bande des Afros-Américains, du black power au free jazz : Charles Mingus, John Coltrane, Ornette Coleman, Archie Shepp, Nina Simone ; et aussi Keith Jarrett, Max Roach, Don Cherry, Elvin Jones ; Ed Blackwell, Billy Higgins, j’en oublie… Des Noirs et quelques Blancs, certes – dont ce Charlie qui se souvient : « J’ai toujours rêvé d’un monde sans cruauté et sans convoitise, d’une Amérique digne des rêves de Martin Luther King et de la majesté de la Statue de la Liberté », a-t-il dit après le 11 septembre 2001, lui le musicien états-unien, progressiste, tiers-mondiste, idéaliste.

On n’en finirait pas de recenser ses innombrables comparses de musique et de combat, que l’on retrouve dans sa surabondante discographie et dans sa biographie truffée d’événements – ainsi son arrestation en 1971 par la police de Salazar quand il vint jouer au Portugal pour soutenir les opposants au régime et les luttes anticolonialistes… Il sera libéré sur intervention de l’ambassade des Etats-Unis, et le FBI lui demandera des explications à son retour au pays…

De son style, on retiendra surtout son jeu à la fois lyrique et sobre, un ton chaud et un vibrato subtil. Il fut l’un des premiers à donner toute sa place à la contrebasse, à sortir l’instrument du rôle d’accompagnement pour lui donner toute sa place dans le jeu et l’improvisation. Charlie Haden jouait principalement sur deux basses françaises, une Jean-Baptiste Vuillaume des années 1840 et une Jean Auray, instrument moderne conçu dans le style de Vuillaume. Sur les deux, il utilisait des cordes de sol et de ré en boyau naturel, d’où le son « chaud » et « boisé ».

Haden considérait le jazz comme "la musique de la rébellion », qu’il traduisait aussi bien avec son instrument que par ses propres options politiques et philosophiques. Il ne se disait pas religieux mais tenait la spiritualité comme le propre de l’homme. Selon lui, la musique provenait du même endroit et, de ce fait, ne devrait pas se diviser en catégories. Autant de valeurs qu’il portait aussi dans sa pédagogie, tournée vers la concentration. « Dans l’improvisation, disait-il, il n’y a pas d’hier ni de demain. il y a juste le moment où vous êtes dans l’instant, détaché du reste de l’univers. Alors seulement, vous pourrez découvrir votre vraie présence ». Parmi ses élèves connus et actuels on relèvera le saxophoniste ténor Ravi Coltrane, le trompettiste Ralph Alessi, et le bassiste Scott Colley.

Rappelons encore l’année du « tout Haden » au Festival de Jazz de Montréal de 1989, où il s’est produit tous les soirs lors de concerts-événements enregistrés et publiés dans la fameuse série The Montreal Tapes. En 1995 paraît Steal Away : Spirituals, Hymns and Folk Songs, avec le pianiste Hank Jones, qui décédera peu après. Fin 1996, c’est, avec Pat Metheny, Beyond the Missouri Sky (Short Stories), un hommage à la musique qui a influencé les deux hommes au temps de leur enfance dans le Missouri.

Enfin, saluons en Charlie Haden, les qualités humaines – essentielles et qui résument toutes les autres. Autre souvenir : celui de son passage au Festival de piano de La Roque-d’Anthéron en juin 2005, avec Gonzalo Rubalcaba, pianiste cubain au franc sourire. Haden et lui s’étaient découverts et aimés, avec Paul Motian aux drums, au festival de Montréal en 89 ; par la suite ils ont souvent joué ensemble comme ce soir-là en Provence : discrétion, délicatesse, talent, générosité. À la fin, le contrebassiste s’est mêlé à la foule, aux admirateurs. La photo ci-dessous le raconte bien ; derrière, la « grand-mère » vogue déjà vers de nouvelles aventures. Jusqu’à la fin.


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La Roque d’Anthéron (2005), avec Gérard de Haro, du studio La Buissonne. Photo © Gérard Ponthieu.