Portrait

Charlie Haden

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Certains sont des musiciens de métier, d’autres des chevaliers à la triste figure, bouleversés par un
combat perdu d’avance, un idéal de beauté et de paix, un rêve sans cesse interrompu par le lourd
réveille-matin de l’histoire. S’il est aisé de classer Charlie Haden dans la première catégorie, nous
préférons voir en lui un de ces Don Quichotte qui n’encombrera jamais notre mémoire avec des
refrains vainqueurs et arrogants.

Le contrebassiste américain est né musicalement dans l’euphorie anarchiste et communautaire de
la fin des années cinquante, celle qui devait emporter tel un raz-de-marée toutes les sinistres
habitudes et les ternes conventions. Celle qui devait donner naissance à un monde entièrement
nouveau, un monde fait de récits contradictoires et d’utopies partagées. Le free-jazz avait tout
balayé et fait du jazz classique, ou moderne - on ne sait plus trop -, c’est-à-dire le be-bop, un
territoire conquis, encerclé par des fils barbelés, définitivement obsolète, veillé par l’homme à la
faux.
Charlie Haden a donc vécu sa jeunesse au bord de la révolution, quand tout était possible, quand
toute atteinte aux libertés était scandaleuse et insupportable. C’est de cet océan en furie des
années soixante que naquirent toutes les formes qui baignèrent le jazz pendant vingt-cinq ans : le
free-jazz, le jazz-rock, la modalité qui allait entraîner toute une foule de musiciens curieux vers les
sciences africaines et asiatiques, et par là tous les collages, toutes les fusions.
Haden est donc de ceux qui comprirent que si tout était devenu possible dans le jazz, celui-ci allait
accueillir le monde entier en son sein. Une règle était alors nécessaire afin d’éviter l’anarchie. C’est
ainsi qu’il va reprendre à son compte une esthétique du collage venue de Duchamp, utilisée par les
poètes hallucinés de la Beat Generation (Burroughs), puis des personnalités aussi différentes que
Luciano Berio ou David Bowie. Mais Charlie Haden va pervertir cette esthétique fondamentale de
tout l’art du XXème siècle en la romantisant , peu à peu, jusqu’à l’évidence. En 1969, il fonde le
Liberation Music Orchestra.

La genèse de ce projet est en elle-même significative : Charlie Haden regardait, au cours de l’été
68, à la télévision une réunion de la Convention Démocrate qui portait sur la présence américaine
au Vietnam. Quand le résultat d’un vote décisif fut connu, la minorité entonna We shall overcome.
Afin de faire revenir le calme, le bureau ne trouva rien de mieux à faire que de faire jouer
l’orchestre présent, qui interpréta You’re a grand old flag, puis Happy days are here again !
Le disque reprend ce principe en faisant improviser Don Cherry (cornet et flûtes), Gato Barbieri,
Dewey Redman (saxophones), ou Howard Johnson (tuba) sur des airs datant de la Guerre Civile
Espagnole de 1936 , et en superposant à ces explosions de joie communicative (Carla Bley, ici
orchestratrice et compositrice des interludes, n’y est certes pas étrangère) d’anciens
enregistrements de chansons, ou en intercalant des arrangements originaux de ces airs
révolutionnaires.
C’est à partir de cet album que Charlie Haden entre dans la maturité. Tout en assumant l’héritage
du Maître Ornette Coleman, dont nous vous avons déjà beaucoup parlé (afin de vous le montrer
sous son véritable jour : l’égal d’un Charlie Parker où d’un Coltrane), il va poursuivre sa propre
voie, celle d’un homme de son siècle refusant styles et prisons, mais dont le style instrumental est
déjà reconnaissable entre tous. La contrebasse de Haden, à la différence d’un Gary Peacock ou
d’un Scott La Faro, est une pâte qui s’impose, un son épais qui est un élément essentiel de la
matière et de la composition d’un morceau. Et le son ainsi créé, et les mélodies qui en résultent,
me poursuivent depuis la genèse de cet article, dans tous les lieux où je me retrouve seul... La
contrebasse de Charlie Haden est l’une des plus riches, l’une des plus belles et l’une des plus
imposantes de l’histoire du jazz.

Si, fidèle à sa conception communautaire de la musique, il a su se montrer l’un des meilleurs
accompagnateurs qui soient, il est également l’un des contrebassistes que l’on entend le plus
souvent seul. La walking bass (cet accompagnement classique du jazz), ne l’intéresse plus que
comme citation. Charlie Haden est un de ces mélodistes qui vous accompagnent durant tout une
vie de mélomane.
Durant les année soixante-dix et quatre-vingt, l’auteur de Liberation Music Orchestra va donc se
montrer fidèle à ses deux amis et mentors : Ornette Coleman et Don Cherry. Il va également se
lier à quatre immenses musiciens : le pianiste Hampton Hawes, le guitariste Eberto Gismonti, le
batteur Paul Motian, complice de Bill Evans, et le guitariste Pat Metheny, hérault du jazz-rock. Mais
c’est tout une famille qu’il va créer, et dont il accompagnera chacun de ses membres au cours de
leurs diverses expériences.
Parallèlement, il s’engagera durant ses années dans une exploration de la sensibilité européenne.
Sa musique va s’ouvrir au folklore espagnol, au cabaret allemand (Kurt Weill, Hans Eisler), et à la
musique contemporaine, ouvrant ainsi la voie à Louis Sclavis, Michel Portal et aux plus grands
improvisateurs européens.

Son esthétique va s’éloigner de plus en plus de celle de Cherry (la fondation d’une world-music
respectueuse) et Coleman (continuant l’exploration d’une personnalité riche et intransigeante).
Charlie Haden va se tourner vers le passé sans jamais se faire le symbole d’un quelconque revival.
Le groupe Old And New Dreams, dont nous avons amplement parlé, fondé en 1976, va réunir un
des premiers combos de Ornette Coleman, mais sans la présence du Maître. Sa musique sera le
résumé des tentatives individuelles de chacun des musiciens (Don Cherry, Dewey Redman, Ch.
Haden et Ed Blackwell), résumé qui jamais ne se distraira de la question : de quoi aujourd’hui
doit-il être fait ?
Ce groupe marque pourtant les débuts d’une nouvelle période de l’œuvre de Haden : le retour
nostalgique sur le passé, qui est la continuation logique d’une esthétique du collage et de
l’incrustation. 1987 est à la fois l’année de la rencontre avec la pianiste Geri Allen et la création du
Quartet West. Charlie Haden vient d’avoir cinquante ans.
Geri Allen, qui sera bientôt la pianiste du Ornette Coleman Quartet, jeune virtuose
noire-américaine, sorte de furie alliant un instinct prodigieux à une très grande intelligence, va
faire basculer Haden dans une sorte de musique de répertoire, centrée sur le free-jazz des années
soixante. La pianiste est en fait très proche de la notion moderne d’interprète, comme l’est déjà le
trompettiste Wynton Marsalis.
La fondation du Quartet West, réunion de musiciens extraordinaires (Alan Broadbent, Ernie Watts,
Laurence Marable et Haden), semble naître du désir de constituer un folklore typiquement
américain, proche du mythe. Le contrebassiste se souvient alors de son passé de chanteur country
& western et de son admiration pour les mélodies des années trente-quarante (les « standards ») et
pour le grand Hollywood.

L’album Always say goodbye est un hymne mélancolique et poignant au cinéma américain des
années quarante-cinquante, celui d’avant la crise, et un hommage au jazz qui lui fut contemporain.
C’est ainsi qu’on y entend les voix de Chet Baker et de Jo Stafford, et celles de Coleman Hawkins,
ainsi le générique du Grand sommeil de Howard Hawks (1946). Stéphane Grappelli est même
présent à double titre : on entend un de ses enregistrements des années quarante (Où es-tu mon
amour ?), et lui-même joue sur une relecture Hadenienne de ce standard. C’est de la même façon
qu’il faut comprendre la sublime version que fait le contrebassiste du Speak low de Weill dans un
film consacré au grand compositeur (diffusé il y a deux ans sur Arte). Haden accompagne celui-ci à
près de cinquante ans d’intervalle. De façon logique, cette technique du collage débouche sur une
indescriptible nostalgie qui semble être le sentiment le plus souvent éprouvé par Charlie Haden au
cours de ces dernières années. Et Always say goodbye se termine par l’échange final Bogart-Bacall
(dans Le grand sommeil de Howard Hawks) : « What’s wrong with you ?_Nothing you can fix. »

Mais revenons plusieurs années en arrière : c’est en 1982 que paraît The Ballad of the fallen,
implicite reformation du Liberation Music Orchestra. Loin d’être un pâle remake du premier disque ,
celui-ci est un requiem dédié aux victimes des guerres sud-américaines (Chili, Salvador) ainsi
qu’aux martyrs de Franco. Les improvisations libres (principalement dues aux génies que sont
Cherry et Redman) se font plus rares et les soli de Haden sont comme des coups de poignard
infligés à la matière orchestrale de Carla Bley. Cette œuvre étant l’une de mes préférées dans
l’histoire de la musique, il est aisément compréhensible que je ne m’y attarde plus, craignant de
monopoliser le journal So What à moi seul.
The ballad of the fallen, chef d’œuvre né de la collaboration entre deux individus, Carla Bley et
Charlie Haden, sera suivi d’un troisième album, Dream Keeper, d’après un poème antiraciste de
Langston Hughes, moins réussi mais dont un thème, signé par le contrebassiste, « Sandino »,
magnifié par les arrangements de sa collaboratrice, est un de ceux qui vous accompagnent
pendant toute une vie, du moins je peux me l’imaginer.
La grande entreprise mélancolique qu’a inauguré le Quartet West se poursuit encore. Don Cherry
est mort, et il semble probable que Ornette Coleman ne rejouera plus avec Charlie Haden.

A écouter :

Sous le nom de Charlie Haden

  • Liberation music orchestra, 1969, Impulse !
  • Duets, 1976, A&M
  • Folk songs, (avec Jan Garbarek et Eberto Gismonti), ECM
  • The ballad of the fallen, 1983, ECM
  • Always say goodbye, 1987, Verve
  • Dream keeper, 1990, Polydor

    Sous le nom de Ornette Coleman

  • Change of the century, 1959, Atlantic/Warner
  • The Shape of jazz to come, 1959, Atlantic/Warner
  • Song X, 1985, Geffen

    Sous le nom de Old and New Dreams

  • Old and new dreams, 1979, ECM

    Sous le nom de Keith Jarrett

  • Keith Jarrett, (1966-1971) collection Warner Jazz Les incontournables