Scènes

Charlie Jazz Festival, deux soirs au quart-de-siècle

Compte rendu de deux soirées au Charlie Jazz Festival 2023 (Vitrolles, 13).


La saison des festivals de jazz en Provence commence toujours par le Charlie Jazz Festival. L’association éponyme avait mobilisé force bénévoles pour contribuer dignement aux vingt-cinq ans de l’évènement. Cet engagement de la société civile dans un festival n’est certainement pas pour rien dans la convivialité qui règne au Domaine de Fontblanche, ancien mas agricole devenu complexe culturel municipal.

Vendredi 7 juillet : ondes spirituelles

Le rituel est bien rodé : ouverture en fanfare avec Massilia Brass Bounce (un marching band format de poche où l’on retrouve notamment le trompettiste Christophe Leloil) et discours d’usage du maire, du président de l’association et du directeur artistique Aurélien Pitavy.

Yaron Herman (c) Gérard Tissier

Le pianiste Yaron Herman s’avance sur la scène des platanes (la grande scène) pour un récital en solo, issu du répertoire de son dernier album Alma. Exercice éminemment casse-gueule que de proposer ce moment d’introspection en début de festival. Des vagues d’émotion font frémir d’aise l’assistance malgré la brièveté des pièces alignées : on a la sensation d’une écriture instantanée, entre apaisement et soudaines accélérations.

Place à Serket & The Cicadas sur la scène du moulin - ainsi nommée parce qu’elle est proche du lieu où l’association organise sa programmation annuelle. Le trio, constitué sous la houlette de la pianiste Cathy Escoffier, avec le batteur Julien Heurtel et le contrebassiste Guilhaume Renard, présente ce soir-là son nouveau répertoire à l’issue d’une résidence au Moulin à Jazz, « Western Imaginaire ».
Le set aligne des compositions d’une rare subtilité poétique, entre mélodies accrocheuses, structures oniriques et rythmiques subtilement improbables. Accents d’un jazz contemporain à la Robert Glasper, de rock progressif façon King Crimson, et, surtout, accent des cigales, jazz made in Marseille oblige !

Fin de soirée méditerranéenne avec le quartet d’Anouar Brahem. Sous la majestueuse allée de platanes du site, le oudiste tunisien fait virevolter les notes, échangeant avec ses partenaires d’un soir pour un set des plus humanistes, avec ces psalmodies vocales discrètes et jubilatoires qui sont l’une de ses particularités.
Les compositions s’étirent avec langueur, sans monotonie cependant, tant le leader sollicite ses partenaires. Douceur de la clarinette basse et arpèges de basse électrique, darbouka et bendir incantatoires : l’universelle grande bleue se pare d’une tendre mélancolie.
Rendez-vous vers la buvette en fin de soirée pour un set essentiellement afro-beat concocté par DJ Oil, l’un des plus sémillants bidouilleurs de platines issu de la cité phocéenne.

Dimanche 9 juillet : éternels retours
A peine fini l’apéro en fanfare, le sextet d’Émile Parisien prend possession de la scène des platanes. Le sax’ soprano propose son répertoire « Louise », dédié à la plasticienne Louise Bourgeois.

Emile Parisien Sextet (c) Gérard Tissier

La rythmique américaine du disque n’est pas là, certes, mais elle est avantageusement remplacée par Simon Tailleu (plus que pertinent à la contrebasse) et Gautier Garrigue (l’un des batteurs les plus convaincants qui soit). A la guitare, Federico Casagrande supplée avec efficience l’absence de Manu Codjia par des arpèges déstructurants et des stridences rugissantes. Au piano, Roberto Negro se montre félin et tempétueux, triturant parfois les cordes à l’intérieur de l’instrument, et allant jusqu’à mettre littéralement les coudes. Sur ces expérimentations sonores, le trompettiste étasunien Theo Croker montre un sens de la mélodie à toute épreuve, tant dans ses solos que dans les tutti avec le leader.
Leurs dialogues poétiques vont crescendo au fil du set. De « Jojo », un thème au swing incandescent dédié à Ornette Coleman, à un hommage à Joachim Kühn, le répertoire est marqué par une intensité jubilatoire croissante. Il y a un je-ne-sais-quoi de burlesque dans l’interprétation de la suite « Memento », dédiée à la mère de Parisien. Les échos de ritournelle enfantine en première partie de cette pièce ont-ils à voir avec la sculpture en forme d’immense araignée intitulée « Maman » installée par Louise Bourgeois sur le parvis du musée Guggenheim à Bilbao ? Après tout, une araignée, c’est sympa quand ça ne pique pas. Au soprano, le leader déploie toujours une grande tendresse, avec quelques accents vigoureux qui en font l’héritier d’un Bechet plus que d’un Coltrane. En rappel, la composition de Croker, « Prayer for Peace », prend les atours d’un gospel transatlantique.

Vite, à la scène du Moulin ! Le groupe Édredon Sensible (deux sax et deux batteurs originaires de la région toulousaine) s’échine à provoquer quelques tentations de pogo parmi les spectateurs en joie, avec leur jazzpunkgnawaethiofree.

Kenny Barron trio (c) Gérard Tissier

C’est déjà l’heure pour le trio de Kenny Barron de s’installer sur la scène des platanes. Ce soir, le maître est accompagné par l’incontournable Kiyoshi Kitagawa à la contrebasse et par Savannah Harris à la batterie (Jonathan Blake étant indisponible, cette dernière le remplace au pied levé). Le groupe aura droit à une standing ovation à la fin d’un set incandescent. D’emblée, une livraison groovyssime du « Footprints » de Wayne Shorter mettra la barre haute, voire très hot(te) : le pianiste semble possédé par l’esprit du défunt.
Pour « How Deep is the Ocean », c’est à une plongée dans le swing le plus profond que l’auditoire est convié. Sur « Budlike », une composition de Barron en hommage à Bud Powell, Savannah Harris déploie un solo « tribal » comme elle en a le secret. Sur « Nightfall », une ballade de Charlie Haden, moment de recueillement sublime : le contrebassiste se transcende dans un accompagnement plus que fondant. Après cette ode à l’ami récemment disparu, le maître annonce « Calypso Calypso » : sur cette mélodie d’apparence simple, l’invitation à la danse est une évidence.
Sur « Shuffle Boyle » (Monk), le morceau en rappel, on a la sensation d’échos de rituels archaïques dont on voudrait que jamais ils ne s’éteignent.

Pour clôturer la soirée, la DJ écossaise Rebecca Vasmant permettra aux survivalier.e.s survivant.e.s de danser jusqu’à l’épuisement dans la touffeur de la nuit provençale pour le quart de siècle de ce festival toujours plus inspirant.