Scènes

Charlie Jazz : faire germer les graines de notes bleues.

Charlie Jazz Festival sait ménager découvertes, surprises et formes patrimoniales


Cabaret Contemporain par Gérard Tissier

Plus qu’un an et on pourra démentir Paul Nizan (« J’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’était le plus bel âge de ma vie ») : à l’approche de sa seconde décennie, le Charlie Jazz Festival sait ménager découvertes, surprises et formes patrimoniales, tant l’équipe organisatrice organise volontiers la confusion entre divers univers jazzistiques pour mieux faire germer les graines de notes bleues.

Parmi les concerts auxquels nous avons pu assister, l’un des plus attendu de la part du public, évidemment, était celui du trio « Love For Chet » emmené par Stéphane Belmondo au bugle. L’hommage à l’ange maudit de la trompette fonctionne au-delà de toute espérance, tant le swing innerve le propos du trio conduit par le souffleur varois. Pas besoin de batterie avec un contrebassiste comme Thomas Bramerie, dont l’instrument se confond avec les platanes du site : habitué des lieux, il est l’artisan d’une fusion des musiciens dans le domaine de Fontblanche, ici et maintenant. On dit souvent du bassiste qu’il doit tenir les murs de la maison, là, il en redessine sans cesse l’architecture et s’immisce avec délectations dans les trilles du bugle, les arpèges ciselés de la guitare de Jesse Van Ruller… Quelle respiration dans la moiteur de l’été provençal ! Bien évidemment, « La Chanson d’Hélène » fait figure de nouveau standard : l’Europe ne découvrait-elle pas Chet en même temps que la Nouvelle Vague ? Et, tant qu’à offrir du standard, dont le trompettiste californien se délectait, on ne manquera pas de souligner les choix judicieux de l’ouverture (« Béatrice » de Sam Rivers, transfiguré dans les années soixante-dix par Baker, magnifié ici par le trio de Belmondo) et de la clôture (« You And the Night And The Music », indicatif du souffleur maudit !). Quant à la livraison de « Love For Sale », de l’amour, il y en avait… à revendre !

Dans la logique de la programmation du festival, orchestrée par le directeur artistique du festival Aurélien Pitavy, le dimanche soir est censé être « grand public ». De fait, en ces terres méditerranéennes, la présence du trompettiste italien Enrico Rava avait de quoi emporter l’adhésion du public. L’éminent représentant d’un free jazz européen qui n’a pas oublié le swing et la mélodie se lance à la tête de son nouveau quartet « Wild Dance » dans un répertoire conjuguant rythme et lyrisme, transcendant les générations, à l’image d’un groupe réunissant jeunes pousses du jazz transalpin (Gabriele Evangelista, contrebassiste d’excellence, Francesco Diodati, guitariste au jeu étonnamment « monkien ») et lui-même ainsi que Bruce Ditmas, batteur américain très présent en Italie, dont le sens du métier force à une prise de risque permanente.


JPEG - 220.4 ko
Cécile McLorin Salvant © Gérard Tissier

Mais, en termes de « grand public », c’était bien le projet de Cécile Mc Lorin Salvant qui faisait figure d’acmé du festival 2016. Elle jouait pour ainsi dire à domicile, notre diva féministe qui a fait ses études au conservatoire d’Aix-en-Provence (en plus d’une maîtrise en droit…). Son maître en jazz, Jean-François Bonnel (camarade professeur dans la vénérable institution), était évidemment EN-CHAN-TE de la retrouver, comme nous tous d’ailleurs ! Quelle voix : le subtil décalage façon Billie, le lyrisme à la Sarah Vaughan, la tessiture d’une Ella… Quels musiciens : le pianiste Aaron Diehl plus jamalien que jamais n’en dédaigne pas un bon vieux stride new-orleans dans un duo avec la chanteuse, Paul Sikivie à la contrebasse fait respirer la « grand-mère » comme s’il en allait de la vie à tout instant, Laurence Leathers donne toute l’histoire du jazz à la batterie (on sentirait même comme un frémissement hip-hop !)… et quand Vincent Peirani surgit avec son accordéon, pour des duos avec cette jeune femme de 26 ans, l’émotion emporte tout sur son passage avec « Personne » de Damia, égérie des surréalistes, ou bien « J’ai le cafard » de Fréhel… Les propos de ces grandes dames de la chanson française de l’entre-deux-guerres résonnent étrangement à notre époque : ces mélopées de blues francophone sont autant d’avertissements aux fascismes d’hier et d’aujourd’hui, quand on sait que les premières victimes en sont les femmes ! Car oui, le propos de notre provençale (elle n’a pas perdu son accent d’ici dans sa carrière internationale, depuis le grand prix Thélonious Monk en 2010) est éminemment politique… mais d’une subtilité sans pareille, dans une musicalité hors du temps (on attend une livraison de son dernier album « For one to love », elle nous offre tout à fait autre chose !)…

On pourrait gloser sur le sens du signifying dont fait montre la demoiselle : cet art du second degré dont nous délecte une tradition afro-américaine contrainte par la brutalité de l’esclavage à un métalangage ô combien poétique, elle le transcende dans une version de « Ah si j’étais blanche » de la Résistante Joséphine Baker… Et, histoire de terminer sur une note canaille, le rappel sur « Fine and Mellow », le plus sensuel des blues de Billie, en rajoute dans ce sens du décalage comme revendication, Vincent Peirani livrant à l’occasion un solo des plus aigu, comme un clin d’œil à l’inversion des genres sexués typique de la tradition afro-américaine (« Les aigus c’est grave » comme l’avait montré Francis Marmande : les hommes mobilisant volontiers les hautes fréquences dans le répertoire étant porteurs de promesses d’émancipation) !

On ne dira jamais assez tout le bien des moments et espaces dévolus à des projets en émergence, aux fanfares et autres éléments de convivialité qui donnent un sens communautaire au Charlie Jazz Festival ! Ainsi en est-il allé du Cabaret Contemporain, qui transforme l’espace de la scène dévolue aux artistes émergents en dance-floor en guise de clôture de cette édition.

Deux contrebasses, un piano, une guitare, une batterie et un Moog au service de sons naturels qui se parent d’atours électro, à moins que ce ne soit le contraire. Et après ça, vous vouliez vraiment aller dormir ?!