Portrait

Chris Pradell, homme de théâtre à Vienne

Connu comme le loup blanc, ce titi de Belleville boucle une carrière de régisseur à Jazz à Vienne, où il se charge, entre autres, du Club de Minuit.


Nom : Pradell.
Prénom : Chris.
Signe particulier : une vie entière dans le théâtre ; dans les théâtres. De tous types : à l’italienne, modernes, antiques, nomades.
Des scènes différentes mais, au final, toujours le même monde, le sien, qu’il n’a cessé de hanter durant plus de quarante ans. Paris. Lyon. Province. Ailleurs. Les tournées.
Lui, connu, dans le milieu, comme le loup blanc ; blanc, comme la couleur de ses cheveux.

Ce soir-là à Vienne, c’est un coup de bourre comme il les aime. Ce moment où tout bascule, où ce qui était encore une insoluble pagaïe se met à marcher droit. Le spectacle peut - presque - commencer : le rideau n’est plus que dans 30 minutes. Pour le coup, l’absolu jeune homme, l’œil bleu, le ceinturon plein de trucs qui doivent servir à quelque chose, se permet une cigarette, freine des quatre fers, soupèse une dernière fois la scène qui va accueillir, dans quelques minutes, l’un des plus beaux concerts du Club de Minuit de Jazz à Vienne 2008.

S’il est né à Belleville et en a gardé l’accent, Chris Pradell est bien dans son élément sur ces plateaux de théâtre qu’il arpente depuis plus de quarante ans. Chris Pradell, homme de l’ombre parce que des coulisses, sans qui le spectacle n’aurait pas lieu.
Titres officiels : aujourd’hui régisseur de scène, directeur, chef de plateau.
Hier, dans de multiples théâtre parisiens, machino, cintrier. Bref, petite main (savante) sans qui petit et grand théâtre ne seraient pas. Un être qui a de l’assurance pour deux et excelle dans ce milieu de stress et de trac.


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Christian Pradell © P. Audoux/Vues sur Scènes

Ce qu’il y a de bien avec ce jeune homme de près de 65 ans, c’est qu’il ne renie aucune des étapes qui ont précédé le Théâtre de Vienne où il officie au quotidien, et manifeste encore un enthousiasme rare à l’égard de ceux et celles avec qui il a travaillé dès 1967. Théâtre d’Antony, ’Athénée Louis Jouvet, Grammont, Théâtre du Val de Marne… j’en passe et des meilleurs.
En substance, Chris Pradell a connu pratiquement toutes les scènes parisiennes et bon nombre des hommes et des femmes qui ont porté ce théâtre. Aussi porte-t-il un regard distancié sur les petits et grands de la scène, que leurs inclinations les aient portés vers le « boulevard » ou des scènes plus exigeantes. Il côtoie successivement Julien Bertheau puis avec Pierre Della Torre, Jean Mercur, René Dupuy, Jacques Rosny, Loïc Volard et bien d’autres. Il devient alors un incontournable de la scène parisienne et s’attache d’innombrables comédiens - mais aussi tous les directeurs qu’il a escortés pendant tant de saisons.

L’homme regorge d’anecdotes concernant tous ses métiers, raconte ses passions, les gens attachants, ceux qui le sont moins- voire beaucoup moins. Depuis la cour ou le jardin, on voit les choses différemment, bien sûr, mais le regard ne trompe pas. Il en hurle encore de rire. (Un jour, à l’Athénée-Louis Jouvet, Galabru joue un citoyen romain sur le point d’être livré aux lions. Entre en scène un chaton échappé de la loge de la concierge… Sans se démonter, le comédien, inspiré, grave, prend son accent du sud-ouest le plus tragique et improvise : « …Tèèèè ! Ils envoient déjà LE petit ! ».)

Bref, un jour, le théâtre des Célestins à Lyon recrute. Pradell postule et est retenu. Quelque temps plus tard, il arrive à Vienne. D’abord chargé du Théâtre antique, où il voit passer toute la scène jazz mondiale, il régente désormais l’autre théâtre, l’antre du Club de Minuit. Il faut le voir négocier, mère-poule, les desiderata de musiciens, encore mal remis du décalage horaire avec Houston, La Nouvelle Orléeans, Saint-Louis ou Chicago. Du coup, il s’écrit aussi sa propre histoire de Jazz à Vienne. Pas triste.
L’an prochain, normalement,sera sa dernière édition. Et après ? Le goût des chevaux, dit-il. Un autre monde qu’il arpente aussi depuis ses jeunes années. Mais l’amour du théâtre étant ce qu’il est, Jazz à Vienne n’a pas trop de souci à se faire…