Scènes

Christian Vander : Un solitaire au Triton

Chanter seul au piano n’est pas l’exercice préféré de Christian Vander. Pourtant, il s’est lancé dans cette aventure le 26 septembre 2009 au Triton.


Chanter seul au piano, même devant un public conquis d’avance, n’est certainement pas l’exercice préféré de Christian Vander. Pourtant, le créateur de la « Zeuhl » s’est lancé pour la troisième fois cette année dans cette drôle d’aventure le samedi 26 septembre 2009 au Triton. Emotion garantie.

Loin des fureurs parfois altières de Magma, sans le déchaînement hypnotique de ses grandes épopées d’inspiration égyptienne ou mystique parsemées d’imprécations célestes, Christian Vander s’expose comme à nu, sans le moindre bouclier de cymbales et de fûts. Juste un piano et une voix. Jean-Pierre Vivante, patron des lieux, tient d’ailleurs à préciser en guise d’introduction que les caméras et autres appareils photo « qui font du bruit » ne seront pas les bienvenus : ce soir, on est « à la maison, entre nous », et la musique qui va être offerte le sera à l’état brut, comme on le dirait d’une pierre précieuse, et comme si nous étions conviés au cœur même du processus de sa création [1].

Mais on sent vite, dès les premières notes de « Ronde de nuit », empreintes d’une raideur presque mécanique, que Vander est sans doute habité par un trac qui ne lui est pas habituel. Les mains se crispent, parfois suspendues au-dessus du clavier, avant de se poser sur les touches. On est assez loin du climat nébuleux et aérien de la version de l’album de Stella Vander [2], créée plus de quinze ans auparavant. Une entrée en matière instrumentale proposée par un Vander presque tétanisé, mais qui nous rassure bientôt sur la suite : avec « Ügüma Ma Mëlimëh Gingeh », beau retour intimiste sur le répertoire du premier album d’Offering, on comprend que le meilleur nous attend et que la figure tutélaire de John Coltrane est plus présente que jamais. En témoigne la fugace évocation du magnifique thème de « Crescent » lorsque Vander en égrène les cinq premières notes, qui viennent conclure cette ballade douloureuse où le chant, grave et habité, se mue par instants en cri.

Offering encore et toujours, pour un chant du sorcier, « Joïa », qui nous emporte vers l’ailleurs de nos origines ancestrales. Une musique primitive, entre danse et transe, traversée de ces élans vocaux habités que le batteur a petit à petit laissés filtrer dans le répertoire de Magma du jour où son rôle de chanteur se met à y occuper une place prépondérante [3].

Christian Vander/Photo © Marco Tchamp

Il y a du religieux chez cet homme-là, qui entonne « If You Glory The One » [4] d’une voix puissante, ou un « Péruvien » aux accents gospel. Cette composition inédite est la première d’une série non encore enregistrée : « Celui qui a donné », « Longtemps la nuit », « Le temps passe est merveilleux ». Textes courts et psalmodiés, incantations nocturnes, minutes de recueillement. Comme autant de prières qui ne diraient pas leur nom.

Le morceau de bravoure du concert est certainement l’interprétation, dans une version ramassée, de l’énigmatique « Les Cygnes et les Corbeaux » [5], œuvre complexe, presque hermétique, ayant nécessité de longs mois d’enregistrement ; la voici qui prend une tout autre dimension, celle de l’épure et de la clarté. Après une longue introduction inédite au piano, Christian Vander endosse le rôle d’un oiseau à la fragilité hautement dosée en émotion. Plus de vingt minutes entre souffrance et béatitude. Un résumé, peut-être, de toute la complexité du compositeur, qui semble depuis toujours mener son travail sur le fil coupant du déchirement, entre amour et cri de haine lancé à un monde hostile. Magie noire et blanche à la fois…

Il faudrait dire quelques mots du pianiste : à l’évidence, Vander est un autodidacte. Il a, hors de tout académisme, apprivoisé l’instrument dans un corps à corps qu’il nous restitue avec fièvre. Pour le paraphraser, on le voit « être en musique ». Les puristes seraient probablement titillés par ses drôles de doigtés et son combat contre les touches. Il les martèle assez brutalement et fait sonner le piano comme un carillon imaginaire. On n’insistera jamais assez sur l’importance chez lui des cloches qui sonnent à toute volée, et c’est d’ailleurs ainsi qu’il faut la plupart du temps interpréter son jeu de cymbales lorsqu’il redevient batteur.

L’interprétation de la féérique « Félicité Thösz », ajoutée depuis cette année au répertoire de Magma, s’opère dans un climat beaucoup plus pacifique, presque romantique, et les mots qui s’échappent en français comme des bulles pacifiées étonneraient plus d’un adorateur de l’artificier des peaux qu’est Vander : « Seule une fleur est venue du fond des bois dans mon cœur… ». Quinze minutes durant lesquelles affleure l’enfance.

Un chant très court, « J’ai plongé dans les lacs », sombre et liquide, suscite un moment que beaucoup attendent :un duo avec Stella. « C’est pour nous », issu du premier album d’Offering, apporte une note festive à ce concert pas comme les autres, et la complicité entre ces deux êtres si proches fait plaisir. On savoure aussi l’humour de Stella, qui feint de se plaindre de ne jamais pouvoir assister tranquillement à un concert… La lumière jaillit ainsi juste avant l’extinction des projecteurs.

Un double rappel formé d’un gospel encore sans titre [6] puis des « Anges de la nuit », autre inédit, met fin à cette curieuse communion entre un public convaincu par la puissance d’évocation d’un artiste qui, lui, a su lever le voile sur un aspect de sa personnalité qu’on aime découvrir peu à peu : sa fragilité. Il fallait cette performance en solitaire pour nous le rappeler : Christian Vander est d’abord un être humain !

par Denis Desassis // Publié le 2 novembre 2009

[1On n’oublie pas que Christian Vander compose toute sa musique au piano.

[2D’épreuves d’amour – Seventh Records - 1992

[3Souvenons-nous d(Attahk (1978), qui marque le retrait quasi total de Klaus Blasquiz.

[4Extrait de To Love, album crépusculaire et douloureux enregistré en 1988 après la mort d’un ami proche.

[5Seventh Records, 2002.

[6Et prochainement au répertoire de Magma.