Chronique

Christophe Leloil

E.C.H.O.E.S.

Label / Distribution : Ajmi Series

E.C.H.O.E.S est le premier album du trompettiste Christophe Leloil, musicien installé dans le sud-est de la France, connu entre les territoires couverts par le Cri du Port marseillais et l’AJMI avignonnais. On le savait subtil accompagnateur dans le quartet du saxophoniste Raphaël Imbert, dans son groupe Nine Spirit et dans l’octet de Sylvia Versini (déjà un album AJMI), mais il se révèle aussi leader talentueux, dans la lignée des grands maîtres de l’instrument.

Faisons confiance à Jean-Paul Ricard pour cette dernière livraison de son label Ajmiseries : il a du flair pour dénicher les artistes prometteurs, les musiciens en friche, ou déjà éclatants. C’est peu dire qu’il nous fait plaisir, Christophe Leloil, avec ce sextet, fine équipe composée de la pianiste Carine Bonnefoy, de Raphaël Imbert et Thomas Savy, en tous points remarquables, aux divers saxophones et clarinettes, de la formidable paire rythmique sudiste (d’In & Out entre autre) que nous affectionnons, Cedric Bec et Simon Tailleu. Une vraie formation soudée et complice pour jouer les compositions du trompettiste, arrangées spécialement pour le groupe.

D’ailleurs, Leloil a donné à chacun la possibilité de montrer son talent avec des transitions spécialement aménagées à cet effet (« A Drum Can Sing »)… Imbert est très présent, toujours sensible et tonique ; quant à Savy (« The Smooth side of T.S. »), il est impérial à la clarinette basse ou au baryton.

Avec une complicité désormais éprouvée, puisque cette belle équipe a appris à se jauger musicalement et humainement, s’est mise en place une exploration précise d’univers musicaux issus de la tradition jazz.
E.C.H.O.E.S., joli titre-sigle signifiant « Extended Composition Heard On Evolutive Swing » dit tout d’emblée ; le sextet n’a d’ailleurs pas peur de jouer avec des titres/jeux de mots explicites : « Paint at Onyx », dédicace à L’Onyx Club de la 52è Rue, temple de Bird et Dizzy, ou « Shaw Time Song », entre entertainment et hommage à Woody Shaw, une des références revendiquées. On aura compris d’où vient la musique de Christophe « Leloil » Loilier. Pour preuve, « Roulette russe », somptueuse ballade délicate, dans la plus belle tradition de cette musique, ou « Let Her Dance », hommage réactualisé à l’esprit de la Nouvelle-Orléans.

Leloil renoue avec l’expressivité qui a traversé l’histoire de cette musique, d’où les effets de « growl » et l’utilisation de multiples sourdines : non seulement la « harmon », celle de Miles, qui se retrouve dans la section de « Bass Time » mais aussi la « cup » ou la « plunger » (la ventouse débouche-évier), vestige de l’ère Swing. Ce qui fait dire à Jean-Paul Ricard dans ses excellentes notes de pochette que Leloil retrouve la « puissance et le velouté des grands solistes du middle jazz, de Bubber Miley à Roy Eldridge… » Il ne renie pas non plus l’héritage des grands hard-boppers (Freddy Hubbard, Woody Shaw, Booker Little, Lee Morgan, Kenny Dorham…) et avoue son admiration pour Wynton Marsalis, dont les enregistrements des années 85-95 demeurent pour lui des sommets de swing et d’inventivité.

Mais si la musique de Christophe Leloil prolonge la tradition, si elle fait référence à Ellington ou Carla Bley, elle est fondamentalement actuelle par sa rythmique - son langage s’inspire nettement des solistes contemporains, au rang desquels Tom Harrell pour la découpe des phrases - et très expressive par la façon dont elle est projetée par les musiciens - qui n’ignorent ni Johnny Hodges ni Eric Dolphy, ni Zappa ni Zorn, et s’inspirent à la fois d’Art Farmer, de Pepper Adams… de Dave Douglas ou de Joey Baron.

Le trompettiste propose sa musique au plus près de sa source et on se laisse prendre à son lyrisme efficace, sans trop de méditation ni de recueillement : ce n’est pas là sa pente naturelle ; la mélodie est serrée, avec une clarté d’articulation et une liberté conquises au détriment d’une séduction facile. Règne ainsi une vigueur communicative, dès l’ouverture de l’album : par la richesse des échanges qui entretiennent et relancent une sorte d’intrigue, on se laisse vite prendre à cette suite de 50 minutes que sert un sextet vibrant.

Une musique intelligente, dense et colorée, rigoureuse et puissante à la fois. Ce sextet qui renoue avec la tradition sans renier la modernité mérite de sortir de l’ombre. On attend avec impatience la suite de son aventure musicale.

par Sophie Chambon // Publié le 20 avril 2009
P.-S. :
  • le 20 juillet au festival de Marseille « Jazz des 5 Continents »(13)
  • le 26 Juillet dans le Cadre du festival « Jazz au Fort Napoléon »à La Seyne s/ mer (83)