Chronique

Christophe Marguet - Résistance Poétique

Pulsion

Sébastien Texier (as, cl), Jean-Charles Richard (ss, bs), Bruno Angelini (p), Mauro Gargano (b), Christophe Marguet (dms).

Label / Distribution : Abalone

La vitalité créative de Christophe Marguet n’est plus à démontrer. En témoignent, par exemple, son engagement à partir de 2004 aux côtés d’Henri Texier et son Strada Sextet ; sa Résistance Poétique, devenue un groupe après avoir été un disque et qui ne cesse de grandir depuis près de quinze ans ; à venir, une Constellation à six musiciens dans laquelle évolue un certain Steve Swallow, qui fut son son directeur artistique au temps de ses premiers disques. Quelques axes de son travail qui, résumés à grands traits, révèlent un musicien ayant su insuffler ces vingt dernières années une chaleur constante à toutes ses expériences.

Publié sous la forme d’un CD en studio et d’un DVD retraçant un concert filmé à Strasbourg peu avant l’enregistrement du disque, dans le cadre du Festival Jazz d’Or, à l’automne 2010, cette nouvelle Pulsion vient confirmer avec éclat les qualités d’un artiste qui, plus que jamais, se livre à nous, toute sensibilité déployée.

D’abord déclamée en trio à l’époque d’un disque éponyme en 1996, la Résistance Poétique de Christophe Marguet s’est exprimée un peu plus tard en quatuor, avec deux albums où le chant de sa musique trouvait un exutoire vibrant : Itrane en 2008 et Buscando La Luz en 2010. Chaque fois émergeait une idée de célébration, Marguet s’avérant être non seulement un batteur sensible et riche de couleurs multiples – probablement l’héritage d’un maître tel que Paul Motian – mais aussi un compositeur lyrique et habité d’un chant intérieur, dont le feu couve comme chez son compagnon de route, Henri Texier.

Son quartet – avec Sébastien Texier, Mauro Gargano et Bruno Angelini – devient quintet grâce à l’arrivée d’un autre hyperactif de la scène jazz, le saxophoniste Jean-Charles Richard, dont les récentes Traces sont un des heureux événements discographiques de l’année. D’abord remplaçant de Sébastien Texier le temps de quelques concerts, il a su imposer sa présence par son immense talent et susciter chez Marguet l’idée d’un réjouissant « club des cinq » dont la Pulsion est d’une réelle beauté.

L’album s’ouvre avec « Espéranto », l’occasion pour le batteur d’imprimer avec une grande subtilité son groove discret et tenace au thème qui s’avance à pas feutrés. Cette introduction soyeuse met en évidence le soin apporté au mariage des timbres et des textures sonores dont « Wasini Sunset » et ses couleurs post-impressionnistes seront une autre démonstration. Formidable terrain de jeu pour Texier à la clarinette alto et Richard au soprano ; ce dernier, très en verve le temps d’un chorus habité et envoûtant, transporte d’émotion l’ensemble du groupe et déclenche de belles conversations avec son partenaire d’anches. Son arrivée dans la formation est un plus indiscutable, une invitation supplémentaire à l’exploration, toujours soucieuse de la mélodie qui frappe au plus près de l’émotion. Le groupe s’envole, emporté par une fougue constante, magnifiant des thèmes auxquels il est difficile de résister. Le ton est donné.

La puissance d’évocation de ces huit compositions, toutes signées Marguet - avec Régis Huby, autre spécialiste du sans-faute, en conseiller artistique -, n’est pas sans rappeler l’univers d’Henri Texier – qu’il revendique volontiers comme une influence majeure - par sa dimension qu’on qualifiera de sereine et grave à la fois. Car s’il y a mélodie, elle n’est jamais légère - elle questionne. La résistance poétique n’est pas une idée en l’air, elle se joue devant vous. Saurez-vous résister, par exemple, aux appels vertigineux de « San Francisco », à la douceur mélancolique de « Coral Spirit » ou à l’élégance d’« Amboseli » ? Que celui qui ne se laisse pas emporter jette la première pierre à un quartet en état de grâce !

La cohésion – et c’est là aussi le fruit du travail de Christophe Marguet, leader exemplaire – est ici totale, on l’aura compris. Parfait contrepoint au jeu coloré du batteur, la contrebasse de Gargano sait allier, tout comme lui, puissance et discrétion ; Angelini distille des notes fiévreuses et sait souvent capter l’attention par ses ostinatos obsédants et sa propre recherche de la mélodie juste, comme il sait si bien le faire dans les deux volumes des Songs de l’If Duo aux côtés du trompettiste Giovanni Falzone.

Un disque coup de cœur, un de plus. Sa musique si généreuse est une carte supplémentaire dans le jeu déjà bien fourni de Christophe Marguet. On attend la suite, avec beaucoup d’impatience.