Entretien

Christophe Monniot (1)

Rencontre avec un décaleur d’oreille

Dix heures du matin. Christophe Monniot, électron libre de la nouvelle scène parisienne est fatigué, pas encore remis d’une semaine de concerts à Perpignan.
Nous sommes dans un bar de Belleville, un quartier qui lui va bien : swiguant, populaire, multicolore.
Dès la première question il se tire de sa torpeur et la discussion commence...

Première Partie : Roots

  • Tu es né où ?

Je suis né à Caen, dans une clinique qui s’appelait « la Miséricorde », donc j’ai eu de la chance !

  • Ta famille était musicienne ?

Oui, j’ai un grand frère qui est un excellent pianiste, et accordéoniste quand il était petit - d’où les liens avec Yvette Horner d’ailleurs, puisqu’il faisait des concours bien avant que je naisse. Quand je suis né, il y avait donc un solide musicien dans la famille. Mon père était chanteur, il a fait quelques disques de musique religieuse.

  • Donc beaucoup de musiques chez les Monniot

Oui, beaucoup de chants, de l’Opéra, de l’Opérette, Tino Rossi, Luis Mariano, Dario Moreno. C’est pour ça aussi que j’en suis venu à faire un solo sur Tino Rossi que j’ai crée à Coutances il y a 2 ans.

  • Tu commences par quel instrument ?

J’ai commencé par la trompette, et puis j’ai eu un problème de dents et j’ai du arrêter. Mon frère a ramené un saxophone qu’il avait trouvé aux puces, j’ai soufflé dedans et comme l’émission du son était facile, je me suis axé là dessus.

  • Tu as commencé à prendre des cours ?

Oui. Quand j’ai 14/15 ans, ce qui n’est pas si tôt. Comme j’avais déjà commencé la trompette et que j’avais pris des cours au conservatoire, j’ai continué là bas. Des cours de saxophone classique pendant 4/5 ans.

  • On joue quoi au saxophone classique ?

Si tu t’accroches vraiment, tu as un super répertoire. C’est à dire celui du 20ème siècle. Avant ça, il faut passer par les transcriptions de Mozart, des choses peu adaptées à l’instrument. Ou des suites de Bach, celles pour violon ou violoncelle, c’est toujours très bon à travailler sur n’importe quel instrument.
Mais il y a un répertoire vraiment adapté : Berio, Stockhausen…

  • Tu travaillais le répertoire de la musique contemporaine, donc…

Quand j’étais au conservatoire non. Puisque je ne savais même pas que ça existait. Il y a certains problèmes pédagogiques : l’enseignement du saxophone classique est un peu fastidieux par rapport à « comment apprendre à jouer de l’instrument et quelles sont les musiques à faire », il n’y a pas beaucoup de liens. Au début en tout cas.
Donc j’ai été chercher, je suis revenu à ce genre de choses quand je suis rentré au Conservatoire de Paris. Mais entre temps il y a 7/8 ans de curiosité personnelle.

  • Tu es allé chercher vers quoi ?

Je suis rentré dans un groupe très vite en fait. Musique un peu binaire, mais improvisée en tout cas. Tout de suite ça m’a fait jouer avec des gens, jouer de la musique qu’on écrivait, donc ça c’était assez intéressant. Sans avoir aucune pratique, ni aucune culture.

  • Vous jouiez dans la cave ou il y avait déjà des concerts ?

Les deux ! Dans la cave toutes les semaines, et il y avait des concerts. C’était le premier groupe qui a duré deux ans. On a fait des fêtes de la musique, on a joué dans des lycées.

J’ai eu la chance aussi : au lycée où j’étais, il y avait un foyer socio-éducatif de musique avec des instruments et ça c’était excellent ! Une batterie, une basse, un clavier. Entre midi et deux, c’était pris d’assaut. Donc le groupe s’est monté comme ça. On est allé jouer au Beau Sauveur : c’est l’asile psychiatrique de Caen. On a fait des choses assez fortes avec les pensionnaires qui montent sur scène. Parmi les premiers concerts, c’était des choses comme ça.

Deuxième Partie : La fac

  • Comment tu deviens musicien ?

Je cherche toujours à le devenir…Je ne sais pas répondre à une question comme ça.

  • Mais tu ne voulais poursuivre tes études ?

J’ai été à la fac en musicologie : j’ai passé une licence à Rouen. Après le bac je ne pouvais pas faire grand chose, je n’étais pas un très bon élève.
J’ai fait la licence parce que le groupe a périclité, et j’ai eu la chance que mes parents me laissent faire ce choix là. Evidemment ils étaient inquiets.
Je l’ai fait pour rencontrer des musiciens dans une ville un peu plus grosse, parce qu’à Caen il n’y avait pas tous ces trucs qui se passent avec le collectif, avec Jean Benoît Culot.
Bon, Rouen c’est la grosse ville, il y avait un centre régional du jazz qui a alloué une grosse subvention pour tous les projets de jazz. Tu faisais des demandes de dossier, tu avais l’argent pour faire des déplacements, pour faire des scènes. Et puis c’est une ville historique, il y a Christian Garros, Michel de Villere, mais ceci dit je suis allé à la fac pour autre chose. Pour travailler le chant grégorien puisqu’on fait ça en première année, en deuxième année c’est la musique classique et la troisième c’est le contemporain.

  • On fait du jazz ?

Pas du tout, mais il y a de l’improvisation. En fait le jazz j’y suis venu par des chemins de traverse. Je ne suis pas passé par une école d’improvisation, de grilles harmoniques.
Ca pose des problèmes, mais c’est rigolo parce que dès le début ça te met en parallèle par rapport à une pensée pas unique, mais officielle de jeu collectif. Quand tu as 20 balais, la référence c’est de faire un truc qui swingue avec des grilles par ce que ça réunit tout le monde et que c’est pratique.
J’ai aussi chanté dans une chorale contemporaine qui était vraiment super, avec tout le temps le diapason sur soi pour ne pas se perdre !

  • Ton truc c’était vraiment la musique contemporaine au début alors ?

Pas seulement. Comme mes parents ne croulaient pas sous l’argent, j’ai du me nourrir et très vite j’ai fait autre chose : du rythm&blues, du reggae, du bal. Tout ça à partir de Rouen.
Donc il y avait d’un côté ces trucs un peu savants, et d’un autre côté du bal : j’ai joué Johnny Hallyday, Goldman, du paso-doble, de la musette, tout le répertoire bal.

Troisième Partie : Tous Dehors

  • Tu arrêtes la fac quand ?

Au bout de 4 ans et demi. Je me suis lancé dans une maîtrise sur le chant chez les Celtes, le rapport entre le chant et la société, que ce soit au rugby, à la mine, au pub, au Pays de Galles notamment.
Je me suis arrêté parce que je jouais de plus en plus de musique, et puis pour travailler mon instrument : c’est à cette époque là (1992) que je suis rentré dans Tous Dehors. Je me suis à bosser plusieurs heures par jour parce que Laurent Dehors, c’était tout de suite une musique très ambitieuse, difficile, très complète.
Il a fait le conservatoire classique en clarinette, a étudié Stravinsky, il a tout ce langage là.
C’est une figure forte et complète.

  • Il te rencontre comment ?

Il me voit jouer avec un groupe qui s’appelait Fisem (il ne trouvait pas ça bien d’ailleurs). Il a pris vachement de temps pour monter son orchestre, il a tourné dans tous les lieux pour écouter des gens etc…
Donc plus de fac, je me payais ma vie en jouant dans des casinos à cette époque. C’est très bizarre : tu as 20 ans et une fois par semaine tu joues de 11 heures à 5 heures, tu n’as pas de pause, mais tu gagnes 1000 balles.

  • C’est avec Laurent Dehors que tu lances vraiment dans le métier ?

Ca fait partie des choses. Il y a eu parallèlement des choses avec Denis Charolles : on a une longue expérience de groupes ensemble. Je l’ai rencontré dans deux groupes, l’un était un quartet, l’autre un sextet de be bop. On avait même gagné un prix ; c’était rigolo parce qu’on s’est fâché et qu’on n’a pas pu profiter du prix qui était l’enregistrement d’un disque !

  • C’est avec Tous Dehors que tu as commencé à être remarqué

C’était une des branches, il y en avait d’autres. C’est là où j’ai écrit mes premiers morceaux pour grande formation, parce que c’était beaucoup plus collectif que ça ne l’est devenu.
Le départ était incroyable, il y avait une véritable énergie, et en fait ce n’est pas devenu un collectif. C’est un choix, celui de Laurent. Au départ on allait coller les affiches, on écrivait de la musique (David, Laurent en écrivait beaucoup, moi j’ai écrit 2/3 morceaux). C’était un orchestre incroyable.

  • Ca te plait moins ce qui se fait dedans maintenant ?

Il y a moins de choses. Déjà il y a moins de concerts parce que Laurent est dans d’autres projets, on travaille beaucoup moins, donc on vit sur des acquis un petit peu. Mais c’est toujours un très bon orchestre.

  • La musique joué dans Tous Dehors t’a influencé ?

Ah oui beaucoup ! Ca m’a apporté certaines réponses sur certaines questions, par exemple quand tu as étudié Olivier Messiaen, que tu as écouté Tino Rossi, que tu as joué du paso-doble, tu te dis « mais pourquoi est ce que je dois jouer du jazz » ? « Comment vais-je faire pour m’en sortir ? ».
L’orchestre de Laurent a été une des réponses, parce que lui il a fait du bal en tant que bassiste, il a une sorte de chemin parallèle aussi, donc cet orchestre là qui groove terrible, mais qui n’est pas forcément tonal, qui n’est pas forcément atonal non plus, pas forcément intello, qui est plutôt généreux, ouvert est une forme de réponse. Mais il n’y a pas que celle là.

(à suivre...)